«Tranchée profonde».Dans le sillage des Nouveaux blessés, de Freud à la neurologie : penser les traumatismes contemporains (Bayard, 2007), Catherine Malabou, philosophe (Nanterre, Buffalo), publie aujourd'hui Ontologie de l'accident, un «Essai sur la plasticité destructrice», telle qu'elle peut ?uvrer chez les personnes saisies par la «vieillesse instantanée», chez les malades d'Alzheimer, les cérébro-lésés, «les victimes de catastrophes naturelles ou politiques», les traumatisés de guerre, et, aussi bien, les travailleurs mis au chômage vers la cinquantaine ou tous ceux qui subissent comme un accident de la route, un abandon, une désillusion radicale, une perte. Elle y poursuit donc sa réflexion sur les «identités scindées», ces bifurcations de la vie qui, de la «tranchée profonde ouverte dans la biographie», font venir au monde un être nouveau, cohabitant avec l'ancien et finissant par prendre toute la place. Comment penser la subjectivité de celui chez qui advient la «désertion de la subjectivité», qui ne reconnaît plus personne, ne se reconnaît plus lui-même ? Comment penser l'identité de celui chez qui advient «le plastiquage ontologique et existentiel» de l'identité ? Quelle métamorphose subit «quelqu'un dont on dit : je n'aurais jamais cru qu'il, ou elle, "tournerait comme ça"» ?

C'est à de telles questions que répond Catherine Malabou, dans ce livre bref mais essentiel, de c?ur et de raison, qui insère la philosophie (Spinoza) dans les plis les plus intimes de l'existence, lorsque celle-ci se retrouve sans passé ni avenir, qui se sert de la psychanalyse et de la neurologie, quitte à les opposer ou à en montrer les limites, pour expliciter le sens d'un événement destructeur ne provenant d'aucun «motif géologique», d'aucune «anomalie génétique», d'aucun «conflit infantile non réglé», d'aucune «pression du refoulé», et qui, pour le rendre sensible à tous, s'en remet à la littérature, à Proust, Kafka, Thomas Mann, Marguerite Duras.

«Vie désertique». «Le plus souvent, les vies vont leur chemin comme les fleuves.» Nous usons dans ce cas d'une plasticité dite positive, conçue «comme une sorte de travail naturel qui forme notre identité, laquelle se modèle avec l'expérience et fait de nous les sujets d'une histoire, d'une histoire singulière, reconnaissable, identifiable, avec ses événements, ses blancs, son futur». Mais, comme les fleuves, les vies sortent parfois de leur lit ou s'assèchent. S'impose alors l'«art plastique de la destruction», plus difficile à mettre en ?uvre, parce qu'il n'est plus un modelage de soi, mais un «changement sans rédemption», sans autre signification que l'étrangeté, la non-coïncidence, apathique, indifférente, insensible, avec ce que l'on était.

La philosophie préférerait sans doute s'évader vers des paysages plus riants plutôt que de fixer chez l'être cassé cet «épuisement des possibles», cette «froideur toujours plus intense d'une vie désertique», où les liens ont disparu, où l'amitié est perdue, l'esprit de famille évanoui, la cohésion détruite, l'enfant, dans l'adulte, effacéâ?¦ Mais, alors, elle ne vaudrait pas une heure de peine, ne verrait pas comment se sont formés «les visages contemporains de la violence», et n'apprendrait jamais que la destruction a, elle aussi, «ses ciseaux de sculpteur».

ROBERT MAGGIORI

Libération du 26.02.2009, (jour de la sortie du livre en librairie).

PS. Catherine Maloubou vient parfois sur ce blog, elle serait heureuse de participer ici à une discussion sur son livre, si le fil lui permet de le faire.