Le plus cocasse est que cette jeune personne ' dans Carnets noirs 2007-2008 je la nomme Gilda, mais ce n'est pas son vrai nom ', depuis qu'elle me connaît, brandit dans le tout-Paris littéraire notre liaison comme un étendard, mon nom est son sésame, « Je suis la petite amie de Gabriel Matzneff » est sa façon de se présenter, c'est quasi une raison sociale inscrite sur sa carte de visite. Par sa faute, nos amours (ou plutôt nos défuntes amours car jamais je ne la reverrai, jamais je ne lui pardonnerai cette infamie) sont depuis belle lurette le secret de Polichinelle et si sa grosse légume d'avocat me poursuit pour atteinte à la vie privée, j'aurai cent témoins qui viendront expliquer au tribunal que si quelqu'un n'a jamais cessé de porter atteinte à notre vie privée, c'est « Gilda », et elle seule.
Au demeurant, peu importe. L'essentiel est que désormais mon livre existe. C'est, je crois, le plus beau de mes journaux intimes ; c'est mon chant du cygne. Non seulement j'y raconte ma vie amoureuse, artistique, religieuse, politique, voyageuse, amicale, gourmande, de ces deux dernières années, mais j'y récapitule ma vie entière, j'y convoque tous mes spectres chéris. Ce volume, je l'ai écrit avec le sang de mon c?ur, je m'y suis fourré tout entier. J'y exprime ce que je sais de la vie, de l'amour, de la création artistique, de Dieu. De la rupture est mon dernier essai ; Voici venir le Fiancé est mon dernier roman ; Carnets noirs 2007-2008 est le dernier volume de mon journal intime. Restent à publier les années encore inédites 1989-2006, et elles le seront, soit de mon vivant, soit après ma mort (j'ai d'épatants exécuteurs testamentaires qui ne se laisseront intimider ni par les renégates ni par les avocats), mais le 31 décembre 2008 j'ai refermé ces carnets noirs que j'avais ouverts à l'?ge de seize ans et ne les rouvrirai pas. Il faut savoir écrire le mot « fin », il faut savoir mettre fin à son œuvre, à sa vie. Carnets noirs 2007-2008 est mon testament. Je vous demande de ne pas le feuilleter. Lisez-le lentement, sans vous presser, de la première à la dernière page, tel un roman. Le roman de ma vie d'amant, d'ami, d'écrivain, de citoyen, le roman de ma vie pécheresse, le roman d'un homme qui a toujours eu le courage de ses passions.

Gabriel Matzneff
14 mars 2009