Automne 1984, Canal + commence à émettre. Je quitte le Groupe Havas pour Publicis. L'expérience Havas a été passionnante pour moi, j'y ai découvert l'action, le pouvoir, le travail, (le vrai) : avec un problème à régler toutes les dix minutes; mais je ne me suis jamais senti chez moi. En arrivant chez Publicis, chez Marcel B B et Maurice Levy, j'avais l'impression de rentrer à la maison.
Je participe à la création de Publicis Contellation, qui propose une offre de "communication globale". C'était le début de cette mode qui consistait à faire travailler ensemble des agences spécialisées autour d'une même stratégie "corporate" (ici, autour de l'agence Success de Henri Baché). Mais, surtout, je m'investie dans les nouveaux médias. Comme je l'avais fait pour Jacques Driencourt chez Havas, je recrute un jeune assistant pour travailler avec moi. Il vient de terminer Science Po : Jean-Matial Lefranc. Nous allons dans un premier temps (84-85) développer un projet de chaîne commerciale privée nationale. Une société est crée dans cette perspective (Publicis/Europe 1). Nous travaillons avec l'idée que le marché est trop étroit pour accueillir plus d'une seule chaîne privée. C'est à ce moment là que Mitterrand sort Berllusconi de son chapeau et son projet surprenant de 5e chaîne. Le pouvoir politique prétend qu'il y a la place pour deux réseaux privés.
Europe 1 et le Groupe Lagardère préfèrent passer leur tour et attendre sagement les élections de 86, (tout le monde donnant la gauche perdante), et la privatisation d'une grande chaîne nationale.
Nous voyons l'entourage de Chirac qui, à tout prendre, préfère encore que ce soit nous plutôt que le projet Séguéla/Libé et nous donne le feu vert pour être candidats sans conséquence négative en cas de victoire aux élections. Nous constituons un nouveau tour de table autour d'une chaîne pour les djeuns, d'abord musicale puis, en se développant, concurrente de TF1 dont on commence à pressentir la privatisation. Il y a là Gaumont, Gilbert Gross, mais aussi NRJ, CBS, Polygram, Virgin. Ce sera la 6e chaîne, nous n'avons jamais cru que la 5e pouvait réussir sur un marché aussi étroit. Dans mon esprit, il fallait commencer "profil bas" en attendant que le réseau d'émetteurs se développe. Commencer "musical et djeuns", c'était parfait.
Nous gagnons la compétition et je négocie donc mon deuxième contrat de concession de service public (je commence à savoir faire) et je retrouve, avec les industries phonographiques le même genre de problèmes à régler qu'avec l'industrie du cinéma pour Canal +. On me demande de diriger la nouvelle chaîne que je viens de créer : TV6. J'accepte, bien que ce ne soit pas ma "tasse de thé". J'aime bien concevoir et créer des nouveaux medias, c'est une activité excitante, mais je n'aime pas trop la gestion des medias eux-même, la télévision en particulier. En fait, je n'avais pas vraiment le choix, et MBB m'en voulait tellement de lui avoir "volé" son argent pour m'amuser avec un "truc" (qui n'arrivait pas à la cheville de Radio Cité). Nous nous croisions souvent le samedi matin, il me demandait invariablement si je ne connaissais pas un certain Léo Scheer. Invariablement, je lui répondait : "non, je ne vois pas, il a d? quitter le Groupe", puis nous passions un moment à dire du mal de ce "jeune voyou irresponsable" qui avait osé détourner de telles sommes pour faire une télévision qui risquait, en plus, de nous f?cher avec Chirac (son ami).
Après l'élection, comme cela arrive parfois, le nouveau pouvoir ne tient pas sa parole, annule la concession, mais nous demande de négocier avec les nouveaux "boss" de la Lyonnaise des eaux. Berlusconi a bien accepté de le faire avec Hersant...nous n'allons pas être plus susceptible que lui. Donc nous négocions, je parle avec Nicolas de Tavernost, ça se passe plutôt bien, jusqu'au moment où nous abordons la question de la Présidence de la chaïne : Maurice Levy veut la garder, Chirac ne veut pas qu'il la garde. C'est l'impasse.
Du coup, cet épisode de la télévision sera totalement occulté. Les nouveaux actionnaires de ce qui s'appellera désormais M6 n'ont pas trop envie d'insister sur les conditions de leur prise de contrôle, Maurice Lévy l'a vécu comme un échec (ça ne lui va pas) et définitivement refroidi sur la politique, quant à MBB...Pendant une année supplémentaire je vais m'occuper, nommé par l'Etat comme administrateur de la liquidation, puis devant le Conseil d'Etat, des indemnités de ce contrat de 18 ans. (très instructif et particulièrement positif dans ses retombées; sans doute une des plus belles opérations financières de l'histoire de la télévision).
En fait j'ai adoré cette période, nous avons co-produit quelques 200 clips (c'était les débuts en France), la moyenne d'?ge était entre 20 et 30 ans, quelques débutants devenus célèbres comme Jean-Luc Delarue ou le réalisateur Massimo Manganaro. Et surtout, pour moi, ce qui allait changer ma vie : la rencontre avec Nathalie. Premier dialogue assis dans le canapé de l'entrée de TV6 à 21h : "Vous avez l'air fatigué." " Oui. J'ai quitté ma mère pour vivre avec ma femme. J'ai quitté ma femme pour vivre avec ma maîtresse. Je suis en train de quitter ma maîtresse, et je suis très fatigué". "Et qu'allez vous faire maintenant ?" "Je vais m'amuser pendant deux ans." "Et puis?" "Je rencontrerai une femme qui sera la femme de ma vie et je l'épouserai. Vous en connaissez une ?" "Oui, moi."

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