En essayant de comprendre, de conceptualiser ce qui se passe dans cette explosion de la plasticité, le plastiquage de l'identité, Catherine Malabou élabore une philosophie pour soigner ces blessures inexpliquées, elle apporte la base des premiers soins. Beaucoup des cas qu'elle a observés et qui nourrissent sa réflexion naissent dans la crise des années 85. Elle date précisément cette « révolution des concepts de malheur et de trauma » là où, en général, une crise en effaçant l'autre, ceux qui seraient censés porter secours et soigner, s'en lavent les mains. Personne comme C. Malabou ne se met à étudier l'irruption de « figures inédites du vide ». Non pas comme des cas singuliers, curieux, mais comme une métamorphose importante de toutes les questions traitant de l'êtreâ?¦

Sans ressentir véritablement de malaise, je me suis souvent demandé comment se comporter avec ces exclus, à la dérive, dans la rue, leurs corps et leurs regards ne semblent même plus s'intéresser à ceux qui passent, alors même qu'ils seraient en train de solliciter une aide. Quand ils sont rassemblés à la gare, il arrive qu'ils se parlent ou s'engueulent, se déchargent l'un sur l'autre des tonnes d'injures et pourtant ils ne semblent pas s'écouter, ils s'énervent, glissent dans la violence verbale et gestuelle, sans objet qui puisse nous sembler plausible, à défaut d'autre chose, comme la seule action où ils éprouveraient le sentiment de prendre l'initiative, d'être souverain. J'ai souvent eu cette impression devant ces perdus : si proches et pourtant complètement étrangers, autres, coupés. (Dans un numéro de Libération rédigé par des philosophes, Catherine Malabou avait signé un long reportage sur les sans abris.) C'est en ceci, et qu'elle nomme si bien, qu'ils sont impressionnants : leur impassibilité, leur « douleur indifférente à la douleur », leur désertion qui nous parle tant.

C'est en développant un appareil particulier, sensible et inspiré, bien à elle, associant philosophie, psychanalyse mais aussi littérature (Proust, Duras, Mann..), qu'elle analyse les expériences de terrain, les sensations et sentiments, les traces laissées en elle par les blessés qu'elle a approchés, ceux-là même chez qui, à leur insu, « la forme de mort se crée là, dans un temps improbable, qui écarte le devenir de sa fin. » (Il y a de remarquables études de texte : quand elle expose, citations à l'appui, sa certitude que Spinoza « savait », avait le pressentiment de ces lésions qui sont des « métamorphoses anéantissantes » ; quand, autour d'un extrait de Proust, elle traite de la « vieillesse comme lésion » ou encore quand elle scrute la manière dont Duras raconte son « accident », comment, tout d'un coup, à 18 ans, elle était vieille..)

Il était important aussi, bien entendu, qu'elle se confronte aux textes freudiens (toujours utiles) pour, surtout, bien signifier que ces nouvelles victimes de plasticité destructrice posent des énigmes qui signalent « le fossé qui se creuse entre psychanalyse classique et neurobiologie contemporaine ». L'argumentaire qui conduit à ce constat est construit autour du concept de dénégation, qui fonctionne avec le refoulé : mais dans le cas des cérébro-lésés, ce n'est pas de refoulé dont il s'agit : « Lorsque le patient ne voit pas que son côté gauche est paralysé, lorsqu'il ne ressent ni douleur ni angoisse après un accident cérébral majeur, il ne répond pas à un impératif affectif de cécité inconsciemment calculé. Il ne voit pas parce qu'il ne le peut pas, c'est tout. »

En scrutant le mystère de ces visages « absents d'eux-mêmes » marqués (mais c'est mal dire, il n'y a aucune marque, justement) par « l'indifférence à la mort de l'autre, Catherine Malabou réactive une philosophie de l'attention aux autres, une philosophie pratique, utile, tournée vers des problèmes cruciaux, vitaux. Elle fournit en outre les éléments d'une « arme herméneutique pour comprendre les visages contemporains de la violence », en refusant de « considérer que l'accident réponde à l'appel d'une identité qui, en un sens, n'attendrait que lui pour se déployer ». Je serai toujours bien incapable de porter secours à qui que ce soit d'aussi perdu mais, déjà, je les penserai autrement. Comme quand elle avait publié « Que faire de notre cerveau ? » en 2004 (livre qui inspira notre festival Explosives !), elle signe un nouveau texte incontournable. Impossible de participer à une force agissante améliorant (peut-être un jour) la société sans lire ce genre de chose. En plus d'être rigoureuse, audacieuse et inspirée du côté de la pensée, elle écrit superbement, avec des formules qui frappent, belles et dynamiques, des images-mots qui donnent à éprouver et penser. É propos des vieux dans la scène proustienne : « Ils sont à la fois les travellings d'eux-mêmes et les instantanés d'une métamorphose absolue ». (PH)