Gabriel, ange et démon
par Philippe de Saint Robert

Dans le XIIe volume de son journal, on retrouve Gabriel Matzneff, l'auteur de L'Archange aux pieds fourchus tel qu'en lui-même : entre Casanova et Siméon le Stylite.

La « vie d'artiste» comme ligne de conduite mondaine et littéraire est probablement une rareté dans le monde d'aujourd'hui, où il n'est question que de « compétitivité » et de « concurrence » à bas prix. Nous sommes au XIIe volume de ce que leur auteur, Gabriel Matzneff, appelle désormais ses Carnets noirs, pour en accentuer sans doute le côté crépusculaire que, cependant, maintes anecdotes démentent. Précision : « J'ai des devoirs envers mes lecteurs (écrire de beaux livres), envers Dieu (faire mon salut), mais je n'en ai aucun envers un patron, car un patron, je n'en ai jamais eu. Vive le drapeau noir ! Vive la liberté ! » On aura compris en quel sens il faut considérer le noir comme une couleur.

Le récit de la vie au jour le jour a occupé beaucoup de diaristes. En dépit d'un côté parfois répétitif, il s'en dégage toujours un ton singulier, une poésie de la vie, entre outrecuidance et confidence intimidée. Il faut suivre, si l'on veut accéder à ce qui se cache encore. Dans la « branloire pérenne » du monde , comment situer Gabriel Matzneff ? On serait tenté de dire entre Casanova, dont la correspondance ne cesse de l'enhardir, et saint Siméon le Stylite, dont je l'ai vu jadis escalader en pensée la colonne, en plein désert syrien. En réalité, il n'est pas entre l'un et l'autre, car il s'identifie à l'un et à l'autre et ne doute de lui-même que pour se reconnaître pécheur et sauvé. Je ne sais s'il y a alternance entre Matzneff le Glorieux et Matzneff le Pénitent, tant ils ne cessent de se tendre affectueusement la main à la lumière de la foi orthodoxe.

Cette foi orthodoxe tenue des ancêtres est le fil incorruptible qui mène notre auteur, qui le garde, à travers les moments les plus sombres de sa vie : « L'orthodoxie, écrit-il, n'a connu ni la scolastique médiévale, ni la Renaissance italienne, ni la Réforme, mais elle a vécu une expérience existentielle de la sainteté. » Sa connaissance de la patristique de l'Église indivise, qui a réponse à tout, ajoute à ses ouvrages cette note d'érudition qui est d'une poésie inépuisable à tonalité céleste.

Ce n'est évidemment pas le seul ciel que notre auteur fréquente ; on sait qu'il développe volontiers, à côté des préoccupations d'ordre spirituel, une esthétique du libertinage où il s'égare parfois dans les détails, tout en précisant sa philosophie : « En réalité, c'est le grand nombre qui pourrit tout. Le libertinage, dès qu'il cesse d'être aristocratique, réservé à un petit nombre d'hommes, dès qu'il se démocratise, c'est la fin des haricots. Le mal, c'est la promiscuité ! » Parfois, il accuse discrètement son ?ge : « É ce jour, je n'ai aucune amante de moins de vingt ans. La plus jeune vient de fêter son vingt-septième anniversaire. Quelle dégringolade ! » Il y a chez lui un besoin de ne se contenter de rien, doublé d'une sincérité désarmante. Il évoque un fragment de la liturgie orthodoxe récité avant la communion des fidèles : « Bien que je sois le serviteur docile de mes péchés et l'esclave de mes passionsâ?¦ » et ajoute : « Là, tout était dit : mon indignité personnelle et la miséricorde divine. Ce fut sans crainte que je m'avançais vers l'autel. »

Joseph l'Hésychaste explique que la gr?ce va et vient. « Dans mes Carnets noirs, commente l'auteur, et cela depuis l'?ge de seize ans, je note les phrases des théologiens sur les aspects contre-nature de l'enseignement du Christ. » Ce qu'il aime, « c'est l'aspect paroxystique, excessif du message évangélique ». Cet aspect contre-nature du christianisme était bien connu (Port-Royal, Bossuetâ?¦) du XVIIe siècle français. Il faut l'inculture religieuse de nos contemporains pour s'indigner de certains propos de Benoît XVI, comme ils s'étaient scandalisés de ceux de Jean-Paul II, ce qu'ils ont oublié. Les Carnets noirs, à cet égard, sont un excellent recueil : mais ce qu'on doit comprendre, c'est qu'en fin de compte, c'est toujours l'esprit qui l'emporte sur la lettre, et la charité sur le péché.

On trouvera aussi, dans ces carnets, quelques beaux morceaux d'indignation concernant les injustices du temps : la russophobie ambiante, l'agression de l'Irak, les massacres de Gaza et surtout, ce qui poigne le c?ur de notre auteur, le démantèlement de la Serbie par cette « bouffonnerie de l'''indépendance du Kosovo'', voulue et imposée par les États-Unis, avalisée avec servilité par les lamentables chancelleries de France, d'Angleterre et d'Italie »â?¦

Inutile Cassandreâ?¦ on ne refera pas Gabriel Matzneff, et c'est heureux. Il en a conscience, mais il pardonne à sa destinée : « Parfois, écrit-il, quand je me regarde vivre, je me surprends à penser que je matznévise à l'excès. Sans doute ai-je trop lu Matzneff. Ah ! ces écrivains et leur détestable influence ! » Je suggère pour épitaphe à ce livre celle décernée par Montherlant au héros du Chaos et de la nuit : Laus Deo.

Carnets noirs 2007-2008 de Gabriel Matzneff, Éditions Léo Scheer, 512 p., 20 â?¬.