Ce 6 mai 2009 Salomé de François Weyergans re-paraît dans les librairies. Les Nouvelles aventures de Salomé, c'était justement le titre du manuscrit ancien que m'apporta un jour F.W. Il s'agissait de son premier roman, écrit à l'?ge de 27 ans, mais il n'avait jamais osé le montrer, persuadé qu'il pourrait choquer son entourage familial et amoureux.

J'avais rencontré F.W. deux ans auparavant. Il était venu au vernissage d'une exposition que j'organisais, pour accompagner son ami Raphaël Sorin. Nous avions sympathisé et nous nous sommes lancé dans des échanges de sms dont j'ai gardé la trace et qui représentent, si on les assemblait, un fort volume d'environ 400 pages (il sera peut-être un jour possible de le publier). Certains sms ont même été révélés par Paris Match au moment du Goncourt.

FW ne m'avait pas confié ce manuscrit comme on le fait à un éditeur, mais à un collectionneur. Après l'avoir acheté en tant que tel, au lieu de le ranger dans un coffre, je me mis à le déchiffrer et à le lire "pour de bon". Quelle ne fut pas ma surprise de voir surgir un texte magnifique, fébrile, bouillonnant, que je baptisais "texte matriciel" tant il semblait avoir été le creuset de l'ensemble de cette oeuvre pour laquelle j'avais la plus grande admiration.

Je décidais de le faire "saisir" secrètement et mettre en maquette de livre et l'envoyais par surprise à FW pour simuler sa publication prochaine. La question, à l'époque n'était pas là, on ne parlait, comme rituellement chaque année, que de la publication imminente de Trois jours chez mère. Nous avions d'ailleurs participé à ce "running gag" dans le premier N? de La Revue Littéraire où FW avait rédigé un faire part de naissance pour annoncer la publication du livre tant attendu à l'automne 2004 (avec un an d'avance). Le dossier de presse de cet ouvrage qui n'existait pas était devenu plus important que celui de n'importe quel livre publié.

Je donnais alors à lire Salomé à François Nourissier pour lui demander s'il pourrait être en compétition pour le Goncourt, (contre son favori Michel Houellebecq) mais il m'expliqua que, malgré la qualité évidente du texte, il ne pourrait prétendre au prix qui ne pouvait récompenser qu'un ouvrage de l'année, et que si j'avais la mauvaise idée de demander à FW de le réécrire, je risquais fort d'avoir à attendre une dizaine d'années.

Je proposais donc à FW de publier le texte brut, sans corrections. Il était d'un avis opposé, considérant que Salomé n'avait pas bénéficié à l'époque d'un travail éditorial dans la perspective d'une publication, et qu'il fallait, à ses yeux, le lui fournir. J'essayais d'argumenter pour lui démontrer qu'il ne pouvait pas retrouver la fougue et la "fraîcheur" d'un premier texte et que les quarante années d'expérience et de travail d'écriture allaient forcément transparaître. Mais il était trop tard pour discuter, le jeune auteur avait repris le dessus et s'était plongé avec passion dans la réécriture. Au cours des deux années qui précédantes, nous avions envisagé plusieurs petits livres dont celui qui devait s'appeler M.O.E.P.F.W., cela devenait un projet de plus.

Au bout d'un mois de travail acharné en plein été (avec Julia Curiel) le livre était prêt à être publié dans la rentrée littéraire et je le donnais à lire à nos 3 représentants (Nous nous diffusions nous-mêmes à l'époque) pour qu'ils portent la bonne nouvelle aux libraires. Quelque jours après, je recevais une lettre recommandée de l'éditeur de Trois jours chez ma mère, me menaçant de faire saisir Salomé s'il venait à être publié avant, une clause du contrat stipulant que FW n'avait pas le droit de publier un livre, quel qu'il soit, avant Trois jours chez ma mère.

Renoncer à la publication de Salomé nous était devenu insupportable, aussi bien à l'auteur qu'à moi, tant nous trouvions le livre magnifique. Je signalais à FW notre petit problème juridique, que nous étions au pied du mur et que s'il ne publiait pas le livre promis, nous n'avions plus qu'à ranger Salomé dans un tiroir (le fameux tiroir au fond duquel nos ennemis nous reprochaient de l'avoir retrouvé). Nous étions en ao?t 2005, la chose devenait urgente, et lorque j'avais mon ami Olivier Nora au téléphone, il moquait ma naïveté et mon inexpérience, comment pouvais-je croire que FW, auteur si avisé, laisserait sortir ce livre qu'il annonçait depuis des années et qui était devenu sa "marque".

Finalement, ils sortirent tous les deux en septembre, comme annoncé, Salomé avec 24h de retard, pour respecter la lettre du contrat. Ce livre commença par rencontrer un grand succès et apparut même dans la liste des meilleures ventes de l'Express la semaine précédant l'annonce du prix Goncourt. Cette annonce lui fut fatale et interrompit brutalement sa carrière dans les librairies, il ne pouvait plus être question d'autre chose que du Prix Goncourt, dans les medias et ailleurs.

Mais la vie d'un livre est longue, surtout lorsqu'il s'agit d'un "grand livre", et Salomé en est un. C'est pourquoi il n'est pas trop tard, quatre ans après, d'en reparler et d'avoir le plaisir de reprendre ici ses "nouvelles aventures".