Quand on regarde ces images, on est sidéré par la mélancolie qui les traverse : malgré la prolifération de signes urbains (panneaux de signalisation, objets perdus, images publicitaires), le vide semble toujours s'imposer. Le suicide du photographe, quelques années plus tard, en 2007, confirmera que ce voyage n'était pas celui d'un homme en harmonie avec le monde. Et c'est bien ce qui retient Gérard Gavarry : l'inquiétant présage véhiculé par les images.

"En regardant les photographies d'Edouard Levé, j'ai été frappé par le côté funèbre de leur mise en scène : il n'y a pas un être vivant, pas un oiseau dans le ciel ; même les portraits sont figés, mortifères. Je me suis dit que ce qu'il a photographié, ce n'est pas tant l'Amérique, mais quelque chose de complètement personnel : ce sont des autoportraits."

Avant même de commencer à travailler, Gérard Gavarry sait qu'il ne cherchera pas à illustrer en mots ce que l'image représente : celle-ci est un matériau de départ, comme un négatif, au sens photographique, qu'il va falloir développer. Gérard Gavarry retient cent images, comme autant de prétextes pour mettre l'écriture en branle. Une fois son corpus de photographies retenu, l'aventure du texte peut commencer. Mais l'auteur tient à éviter la facilité du commentaire pour ne pas prendre l'image au pied de la lettre. Celle-ci doit en effet s'ouvrir à son inspiration, ne pas être un modèle prégnant, mais bien un embrayeur d'écriture.

Pour construire cette liberté, Gavarry définit un strict programme de travail : "J'ai pris appui sur cent de ces photos. A chacune, dont j'empruntais le titre, j'ai substitué trois énoncés fragmentaires, amputés de leur début comme de leur fin." Autrement dit, la photographie de départ devient un texte, qui fonctionne comme une prise multiple pour connecter l'écriture. Mais c'est un exercice d'équilibriste qui peut rendre la lecture déroutante. Ces fragments sortis de l'image sont serrés "entre deux abîmes" : il manque en effet les premiers et les derniers mots, et les photographies d'Edouard Levé ne sont pas reproduites dans l'ouvrage. Cela suppose un effort d'imagination de la part du lecteur pour entendre cette "écriture du désastre", comme le disait Maurice Blanchot. Devant une photographie qui représente, par exemple, une station-service de Calcutta (Ohio), Gavarry est d'abord sensible à "la nuit sans étoiles" ; dans le deuxième fragment, il décrète que le "visible importait peu" ; quant au dernier énoncé, il évoque les matériaux de la station, "lunaires sous le ciel noir". Ces phrases, déconnectées les unes des autres, partagent cependant la même désolation et signalent la même absence. "Ce qui me séduisait, avec le risque de l'illisibilité et du non-sens, c'était de déplacer le rapport habituel que l'on a du sens et de sa transmission par des phrases : le fait de proposer un texte sans que le référent soit donné me paraissait intéressant. Cela crée un hors champ qui reste mystérieux. Le plus souvent, j'ignorais moi-même l'antécédent de mes phrases."

ENONCÉS LACUNAIRES

Cette "petite machinerie", comme il qualifie l'entreprise, il faut l'avouer, lorsqu'on la découvre, frustre et désempare. Cependant, l'écriture, par ce mélange subtil de puissance et de rigueur, nous emporte bientôt plus loin. Et ces trous dans les phrases ne sont plus des obstacles, mais bien des ouvertures pour le lecteur. Car ce livre ne prend pas en otage celui qui se risque à le lire : il lui donne la liberté de compléter ces énoncés lacunaires. Par ailleurs, il n'a pas l'autorité d'un produit fini. Il assume son incomplétude et montre très concrètement que la langue est toujours défaillante, rarement conforme à ce qui l'entoure. Ce qui reste essentiel, pour Gérard Gavarry, en dépit de l'abîme associé à l'écriture, c'est de poursuivre en étant le plus rigoureusement exact que possible, laissant aussi ouvert le champ des significations. "S'il y a pour moi une prise de risque, c'est justement dans la recherche de la maîtrise formelle. Une fois qu'elle est définie, je m'y tiens. Mais la maîtrise du sens, quelle horreur ! Je l?che toujours un texte avec un grand point d'interrogation."

EXPÉRIENCE D'EDWARD LEE, VERSAILLES de Gérard Gavarry. P.O.L. (Avril 2009)