Aussitôt que la curiosité est réfrénée au sujet de ce qui nous soumet, l'enfermement dans les schémas de pensée reprend le dessus. Si nous ne fouillons pas les textes assid?ment, si nous ne leur faisons pas cracher leur suc, le maillage des coexistences de mondes voisins soi-disant parallèles (animal et humain, réel et virtuel) leurre suffisamment pour ramener les effets aux causes. Les travers sont aussi nos raisons rappelait Pascal. Les façons dont les hommes (se) jugent nous renseignent sur le niveau d'humanité à partir duquel une civilisation déroge à ce qui semblait l'avoir fondée. Depuis quand le langage de nos m?urs est-il trop audible ? L'habillage des règles, le perfectionnement des mesures, la littéralité des obligations coordonne les effets d'inclusion et d'exclusion. L'expression de la limite, canonisée par le droit, exsude la fumure sur laquelle un ensemble de conditions est dit nécessaire afin d'établir disons un état de contraintes qui détermine alors ce qui est permis, autorisé, toléré. Cela s'est toujours passé ainsi dès qu'il y a commerce, projection de croissance et amplification des échanges.

  • Jacobus Zabarella in Tables de logique

Par l'autre bout de la lorgnette, nous sommes appelés à ne plus voir que l'échange de marchandises secrète inéluctablement une mise en esclavage, du servage et de la duperie. Comment concevoir du bénéfice si tout le monde en tire profit, comment s'équilibrent les déficits, quelle est la base du calcul des profits et pertes ? Pour Herman Doly, un économiste qui redoute que la croissance n'augmente les co?ts environnementaux plus vite que les bénéfices de la production : « la plupart des analyses néo-classiques actuelles supposent que l'économie est le système global, et la nature un sous-système. L'économie serait un système isolé ne comportant qu'un courant circulaire de valeurs d'échange entre des entreprises et des ménages ; ni matière première ni énergie n'entrent ou ne sortent du système, et la croissance de l'économie est limitée. La nature peut être finie, mais elle est considérée comme un secteur de l'économie, auquel d'autres secteurs peuvent être substitués sans limiter la croissance globale. » Si la nature devient un secteur de l'économie, le droit appartient tout autant à la philosophie ; la séparation hiérarchisée des sciences de la nature et des sciences de l'homme est caduque : la lecture et l'utilisation de la biologie moléculaire peut se révéler aussi idéologique que la morphologie ou l'analyse du cinéma d'auteur. La spéculation joue, elle est aussi l'invention de la déviation ; sur un interstice donné, un écart infime marque l'inversion de tendance, un trou ou accroc volontaire qui va permettre aux informés et aux initiateurs de l'écart d'aspirer et engouffrer les énièmes qui font les tas d'or.

Les applications des recherches en sciences sociales donnent le ton. Difficile d'aborder le tribut que nous payons tous afin que l'ordre établi soit motif de plainte. L'insatisfaction et le mécontentement parlent une drôle de langue, une complainte ou ballade que nous sommes sensés connaître et dont nous chantons que le refrain. Qui arrive à définir, comme on l'apprend dans les écoles de commerce, ce qui est essentiel pour soi en trente-trois points ? *

  • cf. Désirs d'oseille (pour une critique de l'argent) Emmanuel Loi Mortibus n?2 octobre 2006

Les besognes utilitaires de récurage et de récupération sont signifiantes : elles travaillent toutes sur la stigmatisation du hors là, du déchet. La filière du tri et du retraitement est en plein essor, en particulier dans le domaine des idées et du divertissement. En matière de signes à profusion, que le signifiant soit dommageable et fasse l'objet de traitements qui lui imposent une orientation variable ne nous étonne plus : il ne peut être en panne, il peut et doit dire autre chose que ce qu'il vaut. Actif et sous-jacent, doté d'une force vectorielle due à son éviction programmée à chaque instant et reportée à plus tard, le signe x joue pour un autre signe Y Les équivalences se vendent à prix d'or..

Le signifié est devenu prépondérant, c'est le programme de l'instant, du sur le vif. Bonheur ou malheur, quelles sont les images que vous préférez ? Ne répondez pas trop vite. Manigancer, faire la gance à la main pour applaudir à la fraîcheur en toutes choses de quelque chose qui est galvaudé depuis longtemps. Face à l'insatisfaction qui forcément revient, la tension contribue à amalgamer les sens et les signes, à inverser leur positivité. Ce qui peut être dit peut être dédit aussitôt. L'inverse est aussi bien venu que la première proposition ; par exemple, charité bien ordonnée commence par soi n'indique pas seulement qu'il faut être charitable avec soi-même mais qu'il ne peut y avoir dorénavant que de charité montrée, mise en scène. La compassion programmée comme passeport des sentiments louables. Tendre la main mais devant les caméras. L'on parle de paquet fiscal, de primes de Noël, les défavorisés sont tellement nombreux qu'il convient de grimer la faveur des autres. 150 000 repas servis en région parisienne chaque jour par les Restaurants du c?ur et l'on relie la prospérité à l'évolution de 0, 1 % du CAC 40.

Il est de plus en plus difficile d'estomper le fossé entre ceux qui n'ont rien, même pas les mots, ceux qui ont de moins en moins et ceux qui ont tellement qu'ils n'arrivent plus à cacher leur magot. Pendant de la misère, le profit doit se montrer. Depuis longtemps, les classes dominantes savent qu'il faut sauver les apparences ; l'éducation de la domination passe par des codes : paternalisme, ?uvres de bienfaisance, participation, actionnariat. Les fortunes sont de moins en moins discrètes, le modèle est dévorant, chacun croit pouvoir courir sa chance, la gagne n'a plus de tenue. Comment fait-on pour lire le mille-feuilles de résistances qui forme le matelas de la lisibilité du licite et de l'illicite ? Le dénuement a atteint des strates où l'on ne se projette plus, où l'on ne se pose plus de questions sur demain tant aujourd'hui vampirise l'idée même de survie. D'être mort à soi-même, d'être un mort vivant ne fait même plus mal. S'interroger sur son destin est déjà un luxe. Est-il licite d'être pauvre et malheureux ? Que m'est-il permis de vivre ?

Ligne de fracture qui parcourt tout le champ social, lire la jurisprudence nous indique les failles et les pics de la permissivité. Si toute société de tolérance a besoin du totalitarisme pour scander son existence et ses éclipses, il n'en est pas moins vrai que la stigmatisation de l'ordonnancement du monde tel qu'il se présente relève du sacré. Les désespérés ne veulent pas entendre que nous avons le monde que nous méritons. En logique pure, il n'y a pas d'injustice en soi. La justice pour les autres telle qu'elle est prodiguée démantèle et recoud sans cesse la tunique qui l'habille si mal.

Les historiens de l'Ecole des Annales ont bien relevé les cycles des sociétés éclatées, libertines et inconséquentes précédant ou faisant suite aux années de plomb d'un totalitarisme. Les cycles de figuration du sacré changent de tempi, le mythe du sauveur ou du rédempteur servant aux affamés du pouvoir à justifier la confiscation (momentanée ou définitive) des libertés qu'ils opèrent afin de faire cesser le désordre, c'est-à-dire la situation précédente.

La connectique nous apprend qu'un système relié négocie toujours ce qu'il n'a plus à saccager, à entretenir afin de mieux l'éliminer. Une société d'images où le formatage est la règle, ne supporte pas le flou. Ecartant toute solution expéditive, une société d'images ou un système d'écrans qui pousse à la fluidité et tisse sans cesse du lien (maïeutique cellulaire de l'informatique) recourt à un outil des plus performants car des plus indolores : l'homologation. Ce qui peut être décrété de l'ordre du semblable prévient du risque de la singularité. Homologuer la différence même comme le font les ONG étant la clé de vo?te de la construction de la taupinière, de structures et associations à but non lucratif. Pour Sade, celui qui recherche les causes est celui qui ne jouit pas d'accaparer. La bonne cause est toujours celle où autrui me voit le servir ; plus elle est dite désintéressée et plus elle sédimente des idéologies de réconfort.* Ustensile de moins en moins utilisé, la réflexion peut gêner. Alphonse Allais le rappelait : penser encombre, dépenser soulage. Nous ne savons plus quelles lances rompre, de quel bois se chauffer, et casser la conque du langage qui manipule l'arbitraire avec une telle arrogance. Nous fabriquons à notre insu, par la réflexion même et la recherche de contre-feux, de quoi attiser le sentiment de l'origine de l'usage des mots courants. Ventriloques malgré nous, parlés plus que nous parlons. La nature de la déréglementation du clonage intellectuel change de catégorie. En période de crise, le caf'conc' fait recette.

Pipés, hyper ventilés, nous disons les mots qui sont attendus de notre part. Oui, plié, oublié, apparemment insignifiant, cet impératif mortifère « d'être parlé » cloue notre monde basé sur une connaissance induite et occultée des idiomes, en droit comme en psychanalyse, dans l'économie de marché comme dans le discours sécuritaire, en sismologie, en histoire de l'art comme en chirurgie orthopédique. Sous l'adage d'une rénovation permanente, d'un aménagement technique le rendant plus propice, ce clouage/clonage se développe et prospère sur une religion du manque : la faute se réfère non pas au préjudice mais à son éventualité. Comme aux échecs, la menace est plus forte que l'exécution.

  • Se battre supposerait qu'il y ait un adversaire qui joue le jeu, qu'il se nomme, soit « opposable » comme on dit maintenant quand c'est le jeu même qui est en question.

Homologation, mise à niveau, traçabilité. Ainsi, est-il révélateur de consulter la masse bibliographique qui évoque la surdétermination du manque par l'édiction des codes ainsi que leur remise à niveau ponctuelle : code de l'urbanisme, code rural, code minier, code forestier â?¦ Codes qui ceinturent l'usage et n'intéressent a priori que les professionnels et les spécialistes.

Le cadre dans lequel se meut la citoyenneté raconte de quoi nous sommes faits. Brisures, contrôles, admissions. La coda comme l'on dit en musique. Comment ça se joue, et à quelle hauteur ? Suite à une thèse, dans un ouvrage passionnant, une jeune chercheuse* rappelle avec une intelligence incisive l'évolution des atteintes au cadre de la nature. Dont, au sujet de cette dernière, il faut se débarrasser à l'évidence de la transmission, des interdits et des champs possibles d'énonciation de la norme, de tout ce que la mémoire cellulaire d'une plante ou d'une roche meuble pourrait nous enseigner sur notre origine. La juriste précise que « les différentes lois relatives à l'environnement sont des lois de police qui portent sur les milieux (eau, air, sol), sur les activités humaines (bruits, déchets, installations classées, chasse, pêche, produits chimiques, mines et carrières), sur les espaces (parcs nationaux, sites, réserves), sur les espèces (faune, flore). » Des lois de simple police dont la pénalisation des infractions fait peu de bruit. Un sifflet de garde-champêtre.

  • « Le législateur français, héritier direct des idées de la Révolution et notamment celle de la liberté, avait renoncé à imposer aux libres citoyens des obligations positives, dont le non accomplissement devait être sanctionné. Obliger un individu à agir heurtait la conception de l'époque, ce qui expliquait le nombre relativement restreint d'omissions réprimées par rapport aux délits de commission. » (Ibid.)


in Emmanuelle Lemoine La répression de l'indifférence dans le droit pénal français Ed L'Harmattan


  • voir Emmanuel Loi L'argent et la mort Ed Via Valeriano/Leo Scheer

Ce qui peut advenir en tant que dol et dommage est défini d'après les expériences antécédentes. Evoqué dans un essai précédent *, la réfutation du risque va jusqu'au blanchiment du moindre aléa. Bradant la précarité, une société de plus en plus sécurisée ne supporte pas la perte d'indice. Epidémie, catastrophe nucléaire, krach boursier. La potentialité, la virtualité, l'éventualité commençant à se définir comme porteuses de risque et se substituant au danger lui-même qui était auparavant l'événement, le fait. La possibilité du risque vaut son effectuation. L'infraction est-elle constituée, en train de se constituer ? Le crime n'a plus besoin d'être accompli, l'intention de nuire vaut et suffit, a valeur de crime. Le droit français se distingue là du droit anglo-saxon où l'inculpé ne doit pas prouver son innocence mais où l'accusation doit prouver la culpabilité.

L'anticipation du danger à venir, fantassin de l'homologation, dessine les craintes. Fossé culturel majeur qui s'amplifie à partir de 1810 : l'inconduite civique ou du moins publique est parée de présages annonciateurs d'une déviance et d'une déprogrammation éventuelle de la civilité (à discerner le plus tôt possible afin d'éviter les frais de sélection, d'enregistrement du litige et de bannissement éventuel du contrevenant).

Nous arrivons à la fin d'une boucle, l'amendement qui recommande le dépistage de futurs délinquants dès l'?ge de treize ans ainsi que la surveillance des enfants à risque dès l'?ge de trois ans, est significatif d'un eugénisme tétanisant. Si l'appétence à dévier est originaire, est là dans l'origine, dans une éducation boiteuse, des quartiers laissés à l'abandon, des parents défaitistes, si l'on ne peut remédier en rien au conditionnement, c'est perpétuer la condamnation par reconduction. Indicateur de tendance épidémiologique, le tracé vernaculaire de l'édit de l'exclusion précoce est semé de bombes à fragmentation. Les obligations du sujet sont devenues maintenant transitives, elles ne sont ni actives ni négatives mais passives. Rien de magique dans la souscription : une culture de l'asservissement alimente en profondeur les codes de participation à la soumission. Qu'est-ce qui fait plébisciter par exemple des films de chorales ou encenser l'apologie de l'enracinement dans des films de terroir poujadiste ou encore idol?trer le néant cathodique ?

L'induction est beaucoup plus efficace que l'imposition d'une dominante culturelle directive, mesure étalon du partage établi de la prescription de l'actualité culturelle et artistique. Il y a ce que vous devez avoir vu, ce qu'il est temps de penser. Ce qu'il est bon d'aimer quel que soit le prix. Prime rajoutée : surtout ne pas se dispenser du commentaire, du bon d'achat du bonheur global, de l'effusion du succès. Vous n'avez pas d'avis sur la question, ne formulez pas assez vitre votre assentiment ou déception de la chose ? La neutralité serait-elle un espace envisageable, hors pression, où vous pourriez diverger, ne pas vouloir commenter ? L'éventualité de ne pas avoir d'opinion tranchée n'est pas comprise dans le forfait. L'injonction à se définir pour/contre de façon cutanée, à émettre un avis, emporte le morceau sur l'incertitude, premier palier de l'indifférence et de l'indifférenciation. Vous devez avoir un point de vue, l'exprimer. Afin de fixer votre vis-à-vis. Marquer sa différence est tellement prévu et spécieux que vous ne pouvez vous en passer. Dire son fait à ses sentiments, parler sa place, est désormais une obligation, un placement. Le commentaire a dorénavant plus de sens que le sujet. Nous le voyons dans tous les jurys de festival de cinéma ou les concours d'écoles d'art. La façon et la facilité à parler de l'?uvre va déterminer son accueil. Le départage des faveurs et défaveurs cimente les réputations. Une encyclique du jugement vaut, a valeur de, vaut pour.

Dans l'art de diversion, du cinéma à la musique de variétés, du livre au journal, une thématique cingle un sentiment de perdition face aux grands espaces. Traverser un pays ou y vivre sont entretenus dans une confusion d'étrangeté où danger et étranger s'emboutissent mutuellement. L'énonciation au sujet et autour de l'?uvre, toute une rhétorique, cloisonnent la perception et canalisent l'approche. Prenons un exemple : Richter en tant que successeur de Gaspard Friedrich. Et la mutation en deux siècles de la représentation iconographique de la nature nous a fait passer d'un panorama idyllique à un chaos de friches et une régulation des cultures quasi industrielle. Nous avons fait visiblement table rase d'un désordre présumé primitif afin de pouvoir dresser un état des lieux lié à l'exploitation intensive des richesses du sol et de sa prodigalité de surface. Ceci dans le but inavoué d'enfouir la répugnance vis-à-vis de la friche et de la jachère, la crainte du désordre, du chavirement des lignes. Dans le flot intarissable de reproductions de représentations de la nature pendant plus de trois siècles, la montrant quiète ou intrigante, source d'angoisses et de ravissements, une assiduité naturaliste de la Bonne nature s'est formée et l'addiction envers une compassion d'office contractée pour le sauvage et l'illimité a pu se développer, nous cernant et nous incitant à notre tour à produire des segments de signe, des amorces de tableaux, des séquences scénarisées englobant une masse de codes soi-disant réparateurs. Des niches et enclos de l'Eden perdu, du non-approprié.

L'imprégnation de l'image de correction dicte des agissements dits citoyens ou coresponsables, assurant la mise en scène de nos propres défenses par leur sollicitation opportune. Radieuse ou non, la nature se retrouve dans une position paradoxale : réduite à un paysage, l'exploitation agricole de type traditionnel devient un gouffre, la campagne est visitée en tant que lieu d'excursion, la notion d'environs connaît une fortune expansionniste. L'élevage en batteries, la monoculture intensive, les seuils de rentabilité mis à une hauteur fatidique, changent le mode de gestion du monde vert. Les atteintes au cadre de vie paysan sont telles (percées d'autoroutes, de tunnels, de voies ferrées, emploi prohibitif de sulfates et de nitrates, pollution de la nappe phréatique) qu'un article du Code rural le R-211-12 issu d'un décret du 25 novembre 1977, donne au préfet, comme s'il était trop tard, des pouvoirs importants quant à la conservation des biotopes tels que mares, marécages, marais, haies, bosquets, landes, dunes, pelouses ou tout autres formes naturelles, peu exploitées par l'homme dans la mesure où ils sont nécessaires à l'alimentation, à la reproduction, au repos ou à la survie des espèces. La stratégie de sauvegarde peut apparaître une marche arrière impossible par rapport à la dégradation de l'environnement, à l'amoncellement de données et clivages prédateurs.

Qu'avons-nous pour cadre la démolition de la geste paysanne, que produisons-nous comme modèles d'autorégulation pour l'agriculture des pays en voie de sous-développement ? Les lois de simple police qui mentionnent les clauses des agressions causées au milieu par les activités humaines n'ont pas une grande visibilité. A condition que la faute soit énorme et les dég?ts d'importance, le préfet engage des poursuites auprès du parquet. Il est toujours désagréable et pas bien de vu de maltraiter les plus gros betteraviers d'une région et de combattre la désertification de nos campagnes en verrouillant les irrigations et le quota autorisé de mètres cube par département pour arroser la pelouse et remplir les piscines.

La notion de sanctuaire pour les réserves est parlante. D'une part, l'on préserve une nature considérée comme sacrée, un paradis perdu, édénique et non souillé et l'on continue à la massacrer et la balafrer en endiguant le sauvage, en vendant le typique, l'inaccessible à portée de souris, Bornéo et la Nouvelle Guinée, le dernier grand frisson. La notion de virginité est insupportable pour les nouveaux Robinson. La survie d'une espèce réellement anthropophage* est dépendante de sa résistance aux bactéries et de son inadaptation profonde à la prostitution du regard.

  • Dernier interdit clivé, manger l'autre ne fait plus peur ou appartient à la folie clinique.

La possibilité pour l'homme de se projeter dans l'espace rend particulièrement cruelle le défaut de proximité que cause la promiscuité. Ce que subit l'homme sans le rechercher est à distinguer de ce qu'il secrète chez autrui de désir de domination, d'avilissement ou de sanctification.* Ainsi que le rappelait Schopenhauer, ce n'est pas pour l'abolition de l'esclavage qu'il faut se battre mais pour l'abolition des maîtres, car c'est l'esclave qui crée le maître par son assentiment. Par le télé portage virtuel, une espèce est arrivée à démultiplier la simultanéité. Un torrent de fluides et de possibles a lieu à condition d'être branché, d'être connecté. Cette emprise forme le siège de la sursocialisation. La réceptivité de données et d'informations sensorielles et cognitives est liée au taux d'émission, qu'il soit à flot continu, souterrain ou intermittent. Plus on injecte subrepticement du sous-jacent et plus la jouissance est biseautée ; l'excitation du leurre est plus forte que la pandémie du manque. Ceci n'est pas un paradoxe : nous sommes beaucoup plus satisfaits de ce qui nous fait défaut que par ce qui nous comble. Nous nous abreuvons à une source que nous savons contaminée. C'est la rançon du tout social, du collecteur d'idées reçues. Nous hantons des lieux sacralisés car perdus. Cela reproduit le cimetière d'un rêve où nous égrenons des serments et des pactes qui avalisent un surcroît de réel.

Une des t?ches de l'hominien pour le siècle entamé sera de choyer ses déchets. Comble du bonheur projeté sur tous les écrans, tout de force de la duperie du gain facile, nous avons réussi à produire en moins de cent ans une topique dont le taux de morbidité est tel que les paramètres de confiance et d'acquiescement envers les temps qui viennent sont réduits à la portion congrue. Nous ne pouvons plus dire de la Nature qu'elle est nôtre, s?ur ou mère, ou c?ur de la civilisation, nous lui adressons un ultimatum coutumier de saccages et d'altérations de la biomasse qui induisent sa soumission et sa mise sous contrôle.

  • On voit ce double pan psychique dévoration/divinisation chez les grands criminels et les mystiques : Gilles de Rai, Himmler, Thérèse de Lisieux, Lacenaire, Claude Buffet. Cf. Emmanuel Loi Peine capitale éd.Flammarion

Nous vivons au bord d'une faille tectonique, d'une fosse abyssale, où l'humanité malaxe en le conspuant son avenir. Il ne nous reste qu'à édifier de nouvelles balises autour de lieux sanctuarisés où l'hécatombe des espérances s'enrichit de la pluie des illusions et déceptions.