Ces extraits illustrent bien ce que vit la narratrice:

_N'empêche qu'on se fait vraiment chier. Au boulot, on se fait chier, on attend qu'il soit l'heure de sortir pour rentrer chez nous, et une fois qu'on y est, on passe la soirée à se faire chier. Et on remet ça tous les jours.

_Peut-être que le but de l'existence humaine, c'est de trouver un maximum d'occupations pour oublier que sinon on se fait chier?

_Ou alors le but de l'existence humaine c'est de se faire chier.

_L'enfer c'est l'ennui.

_Sartre?

_Sartre, on reprend la même chose?

â?¦

Ils nous semblait que nous étions forts, que nous étions puissants, que nous avions une voix qui mourait de ne pouvoir se faire entendre mais dont l'heure approchait. Nous br?lions de devenir quelqu'un. Sans savoir comment c'est arrivé, nous nous trouvons soudain pris au piège d'un système que nous ne maîtrisons pas et qui nous a happés sans que nous comprenions pourquoi.

''La narratrice a un boulot, des amis, elle se distrait en regardant des films, en sortant avec un type de temps à autres, mais on sent que rien ne la satisfait vraiment, et que dès qu'elle se retrouve seule, sans occupation qui lui donne envie de s'investir, elle perd pied. C'est pourquoi la toile est devenu son exutoire, un monde où quelle que soit l'heure, elle entrera en contact avec d'autres personnes, qu'elle ne voit pas et justement, elle trouve ça pratique cette immédiateté, et cette spontanéité: pas besoin de se présenter de façon formelle, de réfléchir, hop, en quelques clics, on est relié à d'autres personnes. Du coup, tout est bon pour passer le plus de temps possible devant son PC (à la maison comme au bureau): son blog, ceux des autres, facebook, sa boîte e mails, elle saute de l'un à l'autre, heureuse quand elle obtient un contact, déçue et anxieuse quand personne d'intéressant n'est en ligne. Le blog littéraire des 'bibliothécaires en rutâ? devient un des ses sites favoris; il y a beaucoup d'intellos et de poseurs, mais aussi des gens sympas. Parmi les sympas, Bishop, un type marrant, cool, avec lequel elle sympathise au point d'engager une relation 'offâ?, par mails. Intriguée par cet homme qui est toujours disponible pour l'écouter, la faire rire, cet homme qui n'a pas l'air d'être un blaireau ou un type coincé, elle accepte de le rencontrer, pour s'apercevoir qu'elle a affaire à un homme assez falot et surtout un peu inquiétant, le genre qui a des arrières pensées pas très claires, une façon de vous observer qui met en alerte le signal 'attention, emmerdements potentiels avec cet individuâ?. '' Je n'en dis pas plus, ne voulant pas dévoiler la suite du roman. On devine sans peine que 'Unpluggedâ? est un roman à clés: on rit parfois (la discussion au café avec Bishop est grandiose, surtout quand on sait de qui il s'agit), mais le plus souvent on est consterné en découvrant que la réalité est mille fois plus accablante et grotesque que ce que l'on pressentait en surfant sur le web.

Voilà un roman en forme de conte de fées: Petit Chaperon rouge, méfie toi des geeks qui t'attendent au coin de la toile, sinon, ces tarés ne feront qu'une bouchée de ta naïveté et de tes illusions. Le style est vif, ne s'embarrasse guère de digressions ou d'analyse, on sent que l'auteur écrit dans l'urgence, courant avec les mots pour échapper au mal de vivre et au désarroi qui pourraient l'engloutir. Un humour tranchant parsème le récit, et l'on sent la narratrice pleine d'un gai désespoir: je n'aime pas la vie telle qu'elle est mais j'ai tout de même envie de la vivre et vous ne m'aurez pas.

Depuis que je traîne régulièrement sur le blog des ELS, ainsi que sur le blog de Wrath, j'ai eu le temps de sympathiser avec quelques personnes. Certaines amitiés naissantes ont fait un flop au bout de quelques semaines, d'autres se sont approfondies, autant qu'on puisse approfondir des 'amitiés naissantesâ? quand on est comme moi, assez méfiante et hélas, vite déçue (dans la vie courante ou sur le web), par des comportements mesquins, hypocrites,méprisants, superficiels, et j'en passe. Quand je parle d'amitiés sur la toile, je fais référence à des sentiments de sympathie que déclenchent dans mon cerveau les billets ou commentaires que des gens écrivent. Ces gens que je ne verrai jamais, mais avec lesquels je me sens reliée quand je les croise, parce qu'ils m'émeuvent ou m'amusent ou encore me surprennent par leurs opinions qui se rapprochent des miennes, parce qu'ils ne sont pas cyniques et agressifs, parce qu'ils sont intelligents et ouverts d'esprit. C'est déjà beaucoup, on sait qu'on ne passera jamais nos vacances ensemble, mais l'occasion de rencontrer des personnes qui nous surprennent agréablement dans la vie courante se fait parfois rare, du coup je vois ces amitiés internautiques comme un petit plus, un avantage de la vie moderne appréciable.

Mais je m'égare. Alex fait partie des gens qui ne m'ont pas encore déçue. C'est donc avec beaucoup de plaisir et d'affection que j'ai rédigé ce billet pour 'commenterâ? son premier roman publié."

-Marie Lebrun