En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien Athénée, inauguré par les doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet des Nations, contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches. Les blocs n'existent plus; le progrès a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de carambolage).

J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me permettre cette dernière parenthèse. - Le français de M. Scribe, celui de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet devient peu à peu du sanscrit (langue savante). Le règne du pr?crit (langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant mon billet et celui de mon ami au bal situé rue Honoré, que les envieux désignent sous le nom de Bal des Chiens. Un habitué nous a dit :

- Vous roulez (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est assez rigollot ce soir.

Rigollot signifie amusant.

En effet, c'était rigollot.

Les Nuits d'octobre, Gérard de Nerval

(Billet Communautaire du 30 juin 2009)