Reflété par un vestige de tain moucheté au centre du miroir, tu chercheras à te reconnaître dans ce visage fragmenté. Qui est cette personne qui te cherche du regard ? Il te faudra la sensation d'un doigt sur ta joue, corrélée à son image dans ton oeil, pour que tu fasses le lien. Tu auras peur de cette excroissance grumeleuse sur ton front : était-elle là avant ? Tu hésiteras à l'arracher, à l'extraire au couteau : c'est douloureux. Et puis tu l'oublieras. Comme tu auras peut-être oublié à quoi servent les robinets devant toi, bien qu'ils puissent encore te fournir de l'eau froide, de l'eau chaude. Cela fonctionnera. Autour de toi, ce qui peut se passer de toi fonctionnera. Alors pourquoi s'inquiéter ?

Après un premier réflexe animal ' tirer du lit une couverture sale pour t'en envelopper ' tu t'habilleras parce que tu sentiras un froid. Les fenêtres seront brisées, le soleil caché, la pluie dense. Tes habits ramassés au sol en sauront plus sur toi. Leurs taches sur le devant et sur les manches, les grumeaux collés, la raideur cartonnée du derrière dénonceront tes vomissements, ta morve, tes oublis. Leur usure, leurs accrocs raconteront tes pas, tes chutes, tes frottements là où ça te démange, tes fesses longuement posées de fatigue, tes cuisses maigres qui se touchent pourtant à cause de tes genoux cagneux. Et leur odeurâ?¦ Tes habits en sauront plus sur toi et tu les enfileras sans les lire.

Un creux au ventre te rappellera un besoin. Autonomes, tes bras te serviront en tirant ta pitance d'appareils, autonomes eux aussi. Mais déréglés, déroulant leur routine sur des blocs d'enregistrement incomplets. Tu ne le sauras pas. Ton assiette risquera de mélanger un sauté de porc synthétique à un chocolat fondu sous une sauce pimentée, ou autre chose. Quelle importance ? Ta bouche, ta langue, tes muqueuses rempliront leur office, sans que les informations transmises te perturbent. Bon ou immangeable n'auront plus de sens. Le go?t perdu ne revient plus. La digestion réflexe prendra le relais. Ton corps lui-même pourra se passer de toi.

Un réseau, une machine, un écran, te rappelleront ce qu'il y a à faire. Aucun moyen de savoir si eux aussi oublient des choses. É quoi comparerais-tu ? Un signal retentira, tu te dirigeras vers une image qui te parle. Un autre toi ? Non, il n'a pas cette tache douloureuse sur le front. Il te dira « On devait se voir, ce matin, non ? » Tu répondras oui, en cachant que tu ne te souviens plus. D'accord, il faut qu'on se voie. Il le faut. Parce que pour toi ce sera important : quelqu'un qui te connaît, une chance d'en savoir plus, à saisir. Il te reste encore des questions. Des sensations de vide à combler. Inconfortables. Heureusement, elles s'estomperont vite.

En attendant, tu te dirigeras vers le mur du fond, à moitié effondré, qui laisse passer le jour froid entre des rayonnages dégarnis. L'état du mur ne t'inquiétera pas. A-t-il été entier un jour ? É hauteur d'épaule, tu prendras quelque chose et le mot livre te viendra au lèvres. Tu caresseras la couverture cornée, tu l'ouvriras et tes yeux reconnaîtront les signes. Tu plongeras dans des bouts d'histoire, sans que ton esprit suive vraiment, sans t'étonner des trous grignotés dans le papier, des moisissures qui noircissent des passages entiers, des pages qui sautent de la 16 à la 53, puis de 72 à 127. Ce ne sera pas grave, puisque tu n'arriveras plus vraiment à relier les phrases entre elles. Ni les mots en phrases. Chaque lettre lue chassant la précédente dans ta mémoire sans fond. Mais tu aimeras ce temps suspendu, quand tes yeux suivent des lignes et t'entraînent entre les signes, loin.

Pour plus de confort, tu t'assoiras sur un vieux canapé. Il sentira l'urine et la crotte de souris, mais rien en toi ne s'en offusquera. Sous ton bassin osseux, une télécommande abandonnée t'imprimera une brève douleur. Tu la prendras, appuyant sur une touche, même pas par mégarde : par réflexe. Ton corps aura plus de souvenirs que toi. Quelque part alors, un appareil s'éveillera. Des sons hachés quitteront des haut-parleurs en se bousculant jusqu'à tes oreilles. Ce ne sera même plus de la musique, mais des fragments concassés. Autant de trous que de notes, un taux de perte abyssal, et tu ne t'en rendras pas compte. Un reste de passé dans ton cerveau aurait pu combler les manques. Si seulement. Là, tu écouteras ce bruit pour ce qu'il sera : une stimulation privée de sens. Mais une stimulation ! Le bonheur d'être en vie te coulera dans les veines. Parce que tu le sauras, juste à ce bruit, à cette sensation de vibration, à ce quelque chose qui se passera en dehors de toi et qui résonnera en toi.

Ce sera bon, si peu, mais bon, de sentir encore qu'il y a un dedans et un dehors, un écoulement parallèle, ton flux et le flux du monde partagés par l'écueil de ce qui reste de ta conscience. Sentir seulement, sans penser sans comprendre. Et puis oublier.

Un événement te sortira du rien. Tu ne le connecteras pas à l'appel précédent. Pourtant, ce sera l'agenda interactif qui te rappellera ton rendez- vous. Tu devais rencontrer quelqu'un, et déjà tu ne le sauras plus. Quelle importance ? L'agenda lui-même aura du mal a être précis. Sur l'écran clignotant, tu reconnaîtras quelques signes vus dans le livre, sans déterminer où tu les as déjà croisés. Et sans les comprendre non plus. Ce ne sera pas de ta faute, ou pas trop. L'appareil aura du mal à retrouver l'intégralité des données. Il n'affichera que des informations tronquées. Il y a longtemps, tu aurais pu boucher les trous, rétablir le sens général, ou le déduire. Là, tu regarderas, attiré par le bruit et les couleurs. L'agenda sera, lui, capable d'évaluer la perte, de tenter une nouvelle extraction, de prévenir du problème, avant de renoncer dans l'attente d'une action correctrice de ta part. Pour toi, ce ne sera qu'un peu de lumière, et puis rien. Alors tu ne sauras plus quoi faire, et tu ne feras rien.

Plus tard, tu seras debout devant la porte, et ta main trouvera la commande. L'ouverture te prendra par surprise. Tu auras un peu peur, et puis tu auras envie de recommencer. Mais la porte ouverte restera ouverte et tu ne t'y intéresseras plus. Le palier sera attirant. Quelque chose à découvrir. Un son rythmique et joyeux. Tu t'engageras hors de chez toi sans même t'apercevoir que tu quittes un univers rassurant. Quand ta mémoire sera toute entière partie en dentelle, où que tu te trouves, cela sera chez toi. L'infini sans peine. Et pour l'instant, l'infini commencera par ce couloir sali de fientes et de gravats. Le son viendra d'un ascenseur obstiné, occupé à buter dans un cadavre. É chaque ouverture fermeture, sa porte à glissière émettra un léger Ding, avant de relancer ses moteurs infatigables. Le combat de la porte et du corps qu'elle redresse sur le flanc en le cognant à l'épaule sera très stimulant. Ce sera un corps de femme, vêtu d'une combinaison déchirée. Tu apercevras de quoi t'exciter par l'échancrure du décolleté que les chocs de la porte feront bailler. L'odeur ne te gênera même pas. C'est la répétition qui finira par t'anesthésier. Tu joueras un moment avec l'idée de te glisser dans cette jolie cabine éclairée. Mais tu ne réussiras pas à coordonner tes mouvements avec ceux du système d'ouverture. Tu partiras vers l'escalier. Les Ding t'accompagneront un temps ; tu auras déjà oublié d'où ils viennent.

Tu hésiteras entre monter et descendre. La fatigue, peut-être : tu descendras. Partout, des restes, des charognes, des signes de vie sans vivants. Éa ne te surprendra pas. Pour être surpris, il faut s'attendre à quelque chose. L'immeuble fonctionnera, fournira, éclairera, chauffera des appartements éventrés ou suintants que personne ne viendra plus réparer. Encore moins habiter. Des interfaces l?cheront des flots d'informations dégradées, des images tronquées, des avertissements fragmentés, des sons hachés qui ne tomberont dans aucune oreille. Procédures interrompues. Recherches dans des sauvegardes mutilées, sur des supports déchus. Requêtes pour données incomplètes. Mises en veille avant clôture définitive. Tu ne seras pas seul en cause. Tout s'effilochera. Ouverture du règne de la pourriture, moisissure et nature, sans toi.

Tu prendras pied sur le trottoir. Autour de toi, ce qui restera d'une ville quand l'entretien autonome perd pied. Quand l'habitant se perd dans ses propres déperditions. Esprit en perce, mémoires mortes, substrat organique déficient. Il en sera des cerveaux comme des disques, des serveurs, des clés de stockage, des documents papier ou plastique, des pierres gravées, des grottes ornées : dégradation générale du contenu. Tu seras ce qui reste, et il restera bien peu.

La rue encombrée ne te choquera pas. Poubelles éventrées, grouillances diverses, charognards à l'oeuvre. L'insistance de la pluie te glacera. Sans t'évoquer quoi que ce soit, un abri transparent t'appellera. Tu attendras ici, un transport qui ne viendra pas. É une centaine de mètres, sa carcasse sans conducteur sera bloquée par un autre véhicule abandonné. Des rats se partageront la bourre des sièges.

Tu regarderas autour de toi. Comme il ne se passera rien qui te stimule, tu t'assoiras par terre et tu joueras avec ton sexe. Le plaisir giclera par surprise. L'abattement qui suit t'abattra. Tu te laisseras flancher, recroquevillé. Le souvenir de cet orage cérébral restera un instant, comme une brume. Il aurait fallu que tu l'exploites tout de suite. Tout de suite cependant, tu seras incapable de recommencer. Les pensées aussi vides que le corps. Les restes du plaisir refroidiront sur toi.

La nuit tombera sans que tu aies bougé. Au début, le froid sera désagréable, et puis tu t'engourdiras. Il te semblera qu'il y a un bout au chemin, une sorte de fin qui s'approche. Tu ne sauras plus mettre un nom dessus. Cela te rassurera."