L'été inattendu _ Paul Dubois

Un homme, qui travaillait beaucoup trop, prend sa retraite, croyant go?ter une paix et une liberté nouvelles. En réalité, il la prend de plein fouet, sa retraite: chute brutale d'énergie, déficit d'envie, inutilité chronique, incompréhension des amis, grosse dépression à n'en plus finir, dépression que la retraite ne suscite pas bien s?ur, mais qu'elle révèle et précipite cruellement. Le premier été de la délivrance vécu comme un interminable calvaire. Ce n'est pas de la littérature, c'est un témoignage sobre, chronologique, implacable. Rien de nouveau sous le soleil d'été, dira-t-on, les gens malheureux témoignent, que pourraient-ils faire d'autre? partout à la télé, dans les livres, sur les blogs. Quand on les connaît, ça doit être touchant; dans le cas contraire, quel intérêt? Eh bien précisément il n'y a pas besoin de savoir de qui on parle pour traverser, silencieux et attentif, l'aridité de L'été inattendu. Maurice Nadeau ne s'y est pas trompé, qui l'a encouragé. Il ne faudra pas y chercher du métaphorique ni de la réflexion philosophique sur le sens de la vie: les chapitres sont brefs, factuels, disent la détresse sans chercher à l'analyser, s'agrippent à des détails essentiels _ la saveur d'un vin, ou la beauté des femmes _ et ressassent les innombrables alternances de relatif bien-être et de crises d'angoisse. Fin lettré, l'auteur livre un compte-rendu sans référence (si ce n'est furtivement, et avec un go?t amer, Philippe Delerm), collecte les informations sur sa chute invisible, lucidement mais sans véritable recul: c'est que chaque geste quotidien et chaque rencontre avec les proches sont autant d'épreuves sans récompense. La même scène pénible revient mécaniquement: Paul croise une connaissance qui le félicite de sa retraite et devant qui il faut donner le change. Un peu plus loin, variante: Paul confie son désoeuvrement, mais les paroles des amis, maladroites ou avisées, ne sont d'aucun secours. Alors le silence, peu à peu. Ce n'est pas un énième récit qui nous parle de la dépression après coup, posément, là on est au coeur de la paralysie. Malaise à la lecture. Mais il faut bien voir, parfois, la réalité, avant d'espérer _ naïvement _ la comprendre. Les occasions de voir la réalité ne sont pas si fréquentes.

La Recherche racontée (... à mes potes) _ Clopine Trouillefou

Changement d'ambiance. Dès le titre, tout est dit de l'extrême ambition de l'entreprise: faire aimer Proust à des gens qui n'ont aucune envie d'aimer Proust. C'est-à-dire beaucoup de monde, comme c'est très bien expliqué dans le chapitre 2: de manière générale le grand Marcel inspire respect et défiance, on en parle volontiers mais on le lit rarement, tous les prétextes sont bons pour ne pas s'y perdre. Le fou pari de Clopine consiste donc à répandre le proustisme partout où il y a des gens qui savent lire. Son postulat: Proust est universel, donc forcément accessible par un biais ou par un autre. Son arme: une double culture revendiquée, une belle synthèse entre activités et engagements de toutes sortes en milieu rural ET un go?t immodéré pour la chose littéraire passée et présente. Ayant parcouru, apprend-on, pas moins de sept fois chacun des sept ouvrages de la Recherche, voilà un guide dont la légitimité ne se discute pas. Et elle part s'attaquer à l'inattaquable en sautillant. De fait, au fil de 140 pages alertes, gouailleuses et précises, on zigzague avec plaisir, abordant presque sans s'en rendre compte tous les attendus: métaphores, thématiques et figures centrales, narration, portée de l'oeuvre. Et les pièges sont déjoués: le ton trop familier pourrait rendre Proust rigolo et donc finalement sinistre? Vulgariser Proust en si peu de pages et avec tant de digressions, est-ce crédible? Rien de tout cela: le ton humoristique ne verse jamais dans la dérision, les réflexions et les rapprochements avec d'autres arts ne prétendent pas rivaliser avec quelque étude universitaire, mais se présentent comme autant de portes entrouvertes, là où le réfractaire ne croyait voir que des verrous. Alors bien s?ur on pourra toujours penser que La Recherche racontée n'apprendra pas grand chose aux proustiens _ ce qui est logique: ce livre ne leur est pas destiné. Ou encore qu'un certain nombre de joyeuses astuces ou de clins d'oeil, qui font le charme de l'écriture libre mais jamais rel?chée de Clopine sur son blog, sonnent faux ou en tout cas passent beaucoup moins bien sur papier imprimé. La démarche n'en est pas moins stimulante et, nous le savons de source s?ure, d'une belle efficacité. Car plus qu'un argumentaire, c'est une expérience de lecture qui nous est contée, avec invitation amicale mais insistante d'aller visiter la cathédrale Proust, à notre tour _ et sans grimacer.

Deux livres décidément différents, en dehors des circuits, un peu perdus. Mais je souhaite à ceux qui paraderont fièrement sur les grands boulevards de la rentrée littéraire d'être aussi vivants que ces deux-là.