- Votre ?uvre d'écrivain semble aller vers plus de fluidité. Pensez-vous que « Laureli » suit aussi cette tendance ? La collection « & » que vous dirigiez aux éditions Al Dante paraît plus radicale que « Laureli »â?¦

- C'est sur qu'à 33 ans, on ne fait pas ce qu'on faisait à vingt. Je ne dirais pas que c'est moins radical. Des écritures comme celles de Bessette, Foucard ou Junqua sont tout autant radicales que celles publiées chez Al Dante. C'est juste que j'ai peut-être pris des distances vis-à-vis d'un certain héritage de la poésie expérimentale contemporaine. J'ai eu envie de me déprendre de cette zone qui n'est pas exactement la mienne. Dans Éros Peccadille, mon premier livre, même s'il est un peu difficile à lire, il y a en germe ce qu'on peut retrouver dans mon dernier, Le Travail de rivière. Si j'ai évolué de la meme façon dans mon travail d'édition, ce n'est pas pour faire moins radical, c'est juste différemment radical.

- Pourquoi avoir commencé par la publication d'un inedit d'Helene Bessette, Le Bonheur de la nuit (best-seller avec 5500 ex. vendus) ?

- Il y a une expression de Jean-Marie Gleize que j'aime rappeler : « extrêmement contemporain de l'antiquité à nos jours ». Pour moi, Bessette, c'est ça. Elle est aujourd'hui extrêmement contemporaine. Mais je marche aussi à l'instinct. J'ai pensé à Bessette au moment où j'ai crée la collection ; il se trouvait que Gallimard venait de rendre les droits aux ayants droit. On a lancé l'aventure de la réédition de l'intégrale de son ?uvre. Tant que je pourrai en faire, j'en ferai. Avec Le Bonheur de la nuit, j'ai publié Ie plus abouti de ses inédits. C'est celui qu'avait refusé Gallimard pour plein de raisons qu'on retrouve dans la remarquable biographie de Julien Doussinault (Léo Scheer, 2008). Le Bonheur de la nuit a été corrigé et recorrigé par Bessette et il est tel qu'elle Ie voulait. Pour les autres inédits, je prefère attendre dans la mesure où j'aimerais bien les travailler avec des gens susceptibles d'apporter des corrections. On ne peut pas publier les textes à l'état brut comme ça. En tout cas, j'ai bien l'intention de republier tous ses romans.

- Vous avez évoqué Ie souhait de faire des couvertures attrayantes. Est-ce que ça vous gênerait de voir vos livres vendus dans les supermarchés ?

- Non, pourquoi ? Si les gens ont la possibilité d'avoir une expérience esthétique en allant à Auchan à Montceau-les-Mines, c'est pour moi Ie plus beau cadeau. Que quelqu'un qui ne connaît ni Federman, ni Bessette, ni Tugny découvre un de leurs livres, se mette à l'aimer et que ses lectures lui apportent quelque chose dans sa vie, c'est quand même pour ça qu'on fait ce métier.

- Le fait que « Laureli » soit une collection des Éditions Léo Scheer vous oblige-t-il à avoir une esthétique en accord avec le reste du catalogue ?

- Je ne sais pas si on a l'impression d'être chez Léo Scheer en voyant les couvertures de Laureli. Moi, j'ai vraiment fait ce que je pensais être Ie mieux pour défendre ce que je publie. Léo était d'accord. On ne s'est pas posé la question de garder une image Léo Scheer. L'image de la maison d'edition est très différente : plus classique, blanche. Je pense que Léo avait envie d'avoir au sein de sa maison un espace qui porte moins son style esthétique, un espace qui soit l'enfant terrible de la bande...

- Quand vous dites que vous voyez vos livres comme des chevaux de Troie, de quel combat parlez-vous ? Qui est Troie ?

- Disons que Ie monde du roman et de la littérature ne produit pas tout le temps les exaltations qu'on souhaiterait. C'est un système un peu agaçant de surproduction de choses vraiment très lénifiantes, extrêmement anxiolytiques et je trouve qu'on prend un peu les gens pour des cons sous prétexte que s'ils n'ont pas accès à la culture, il faut leur proposer des livres formatés pour eux. Je pense que n'importe quel pékin de Montceau-les-Mines peut tomber sur Kart et être bien disposé pour Ie lire avec émotion. L'idee, c'est donc de casser Ie formatage permanent du monde littéraire qui veut produire des livres pour les gens. L'idée, c'est de lancer dans ce monde-là des objets qui ne sont pas fabriqués pour une réception commerciale. Ce sont des OLNI : des objets littéraires non identifiés qui ont un moteur propre et se développent sans penser à un ciblage.

- Vous croisez les disciplines artistiques et publiez des ouvrages collectifs : êtes-vous attirée par des aventures collectives, comme vos amis d'Inculte ?

- Il me semble que c' est Ie b.a.-ba de la création que de rencontrer d'autres types de création et de faire d'autres choses ensemble. Je déplore vraiment les histoires de chapelles. Il y a beaucoup plus à jouir, à profiter, d'expériences collectives.
Le collectif est aussi une force. Nous vivons une période qui ressemble à un bain bouillonnant qui nous attire vers Ie fond. C'est très déprimant ce qu'il se passe en ce moment au niveau politique. C'est quelque chose qui englue. Soit on se laisse engluer, soit on décide de résister.

- En quoi publier des livres est-il une résistance?

- Toute forme de culture est une résistance par rapport à cette politique que nous connaissons et qui bafoue la culture, la nie, la piétine. C'est aussi une question de compétence : moi je suis écrivain et directrice de collection. Le livre est mon lieu d'intervention. C'est là où je peux exprimer des choses ou en présenter d'autres.

- Mais vous pourriez publier des textes plus ouvertement politiques comme le font les éditions Agone, non?

- Chez moi, c'est plus artistique. C'est pour ça que je parlais de cheval de Troie. Ce n'est pas anodin : la résistance, elle se fait aussi au niveau artistique. Les pamphlets ou les essais politiques, ce n'est pas ce que je ferais de mieux. Ce n'est pas ma formation. D'autres font ça très bien. Moi je fais ce que je sais faire : de la fiction.

- Vous avez développé les outils liés à Internet et on peut commander vos livres sur le site des Éditions Léo Scheer. Est-ce à dire que vous ne croyez pas en l'avenir de la librairie ?

- On ne passe pas notre temps à faire des paquets. Les commandes sur Ie site, c'est surtout pour Ie fonds que les libraires n'ont pas. Nous ne concurrençons pas du tout les librairies. L'avenir de la librairie est difficile à aborder. Mais je pense que dans les villes où il y a de bonnes librairies comme Histoire de l'?il à Marseille, Sauramps à Montpellier et Ombres blanches à Toulouse, celles-ci continueront de vendre des livres de création. Ce sont des librairies incontournables. Aller chez son libraire et repartir avec un livre qu'on ne connaissait pas avant d'en discuter avec Ie libraire, ce n'est pas possible avec des plate-formes de vente sur Internet.
J'ai peut-être un côté vieux jeu, mais je pense que plus on ira vers un monde dématérialisé plus les gens auront envie d'aller dans des lieux où ils pourront échanger avec d'autres personnes. La jeune génération de libraires comme celle du Comptoir des mots à Paris est attentive à ce rapport aux lecteurs. Ce sont des libraires qui proposent beaucoup d'événementiels. Et puis, j'ai un réel attachement pour l'objet livre. Chaque ouvrage de ma bibliothèque est porteur d'une histoire dont je peux me souvenir en Ie voyant. C'est pour cela que je crois en la pérennité du livre.