É partir d'une double structure romanesque qui lui est familière, le découpage en plusieurs courts chapitres soigneusement intitulés et l'alternance en deux récits ' celui au présent de la nuit carcérale, l'autre au passé de l'histoire familiale ', Frédéric Beigbeder dépasse le cadre fictionnel de L'amour dure trois ans et de Windows on the world pour s'inscrire le plus sincèrement possible dans celui de l'autobiographie. Une mise à nue des origines, de ce qu'il est, de ce qui le constitue, avec courage et humour, qui permet de mieux connaître et comprendre l'un de nos plus illustres écrivains contemporains à travers le monde. « Il suffit d'être en prison et l'enfance remonte à la surface. » L'amnésie relative à l'enfance dont l'auteur pensait souffrir va doucement faire place à un récit détaillé de la relation aux parents, au grand frère, aux femmes et à sa propre fille. Frédéric Beigbeder vient d'un milieu grand bourgeois auquel il ne cesse de vouloir échapper, tout en y appartenant de plus belle. Chassez le naturel, il revient au galop. Il s'habille comme un bourgeois de Saint-Germain, jean droit, chemise blanche, chaussures à lacets vernies, cheveux mi-longs, gagne ou a gagné beaucoup d'argent et aime les mondanités parisiennes. Mais c'est un artiste, à l'inverse de Charles, son frère aîné, marié, trois enfants, capitaliste à l'ancienne, non pas financier, qui concurrence EDF et la SNCF, reçoit la Légion d'honneur des mains de Sarkozy himself. Quand ils étaient petits, Charles était plus beau et plus intelligent, toutes les filles étaient amoureuses de lui, Frédéric se vivait comme un garçon malingre et mal dans sa peau, obligé de faire ses preuves pour exister. On pourrait le rassurer ainsi : Frédéric est beau et intelligent, autant que son frère, si ce n'est qu'il est évidemment moins riche.
Les parents de Frédéric Beigbeder viennent de Guéthary, Pays basque ; ils étaient voisins et ont eu le coup de foudre sur le sentier Damour. Sa mère est issue d'une famille noble désargentée, son père a hérité de plusieurs cures thermales avant de devenir chasseur de têtes pour les plus grosses boîtes de France. Les premiers souvenirs structurants remontent à la vie d'homme divorcé de son père : l'album orange de Stevie Wonder en fond sonore, des glaçons qui tintent dans les verres de whisky, des mannequins blondes qui accompagnent ces rendez-vous d'hommes d'affaires et viennent border le petit Frédéric, qui croit à un conte de fées. Les go?ts de l'auteur sont effectivement déjà là : culture musicale, cinématographique et littéraire, beauté féminine et fiesta à tout va. Aujourd'hui, c'est un homme comblé car il est devenu un écrivain célèbre à qui il ne manquait plus qu'une petite expérience pour appartenir véritablement à l'histoire littéraire, la prison. « ' Merci monsieur l'agent de m'enrôler dans le Cercle des Poètes Détenus : François Villon, Clément Marot, Miguel de Cervantès, Casanova aux Plombs, Voltaire et Sade à la Bastille, Paul Verlaine à Mons, Oscar Wilde à Reading, Dostoïevski au bagne d'Omskâ?¦ (J'aurais pu ajouter Jean Genet à Fresnes, Céline au Danemark, Albertine Sarrazin, Alphonse Boudard, Edouard Limonov, Nan Aurousseauâ?¦) » Les références culturelles sont autant de repères qui permettent de remonter le fil de la mémoire. « Je n'ai cessé d'utiliser la lecture comme un moyen de faire disparaître le temps, et l'écriture comme un moyen de le retenir. »
Après dix romans et une grande carrière de critique littéraire, Frédéric Beigbeder semble avoir achevé un cycle. Il en commence un nouveau avec ce Roman français. Il y fait preuve d'une plus grande maturité d'écriture qu'à l'époque de 99 francs, dont il pourrait bien retrouver le succès. Les mêmes obsessions sont à l'?uvre, mais appréhendées d'une nouvelle manière, plus profonde, plus sincère, plus authentique. Il questionne l'écrivain en tant que tel et sa position dans la société actuelle. Cessant de jouer avec ses nombreuses facettes, il nous livre une part extrêmement intime de sa vie et de ses préoccupations personnelles ; l'impression de mieux connaître l'auteur, de mieux le comprendre, et donc de l'aimer davantage, est saisissante. C'est le roman qu'on attendait de lui, celui dont il était véritablement capable, et les suivants, selon la même veine, seront peut-être meilleurs encore. La comparaison habituelle avec Bret Easton Ellis prend ici tout son sens : Un roman français est proche dans son ambition du livre autobiographique du grand écrivain américain, Lunar Park. D'ailleurs, la scène entre l'auteur et le Poète au début du livre rappelle étrangement une scène entre Ellis et Jay McInerney.
Le succès et la reconnaissance par le milieu littéraire sont amplement mérités, car Frédéric Beigbeder n'a jamais fait preuve d'une si grande maîtrise de son ?uvre, évitant les écueils, révélant des clefs, se montrant vulnérable quand on pouvait croire que rien ne pouvait l'atteindre. Une prise de conscience a eu lieu, résultant s?urement de l'?ge de l'auteur, mais plus encore d'un défi qu'il a su relever, celui d'assumer ce que l'on est, d'où l'on vient, surtout quand l'histoire familiale éclaire celle d'un pays si souvent critiqué : le nôtre. Frédéric Beigbeder est un écrivain français, et la comparaison avec Ellis est presque inutile car elle lui retire cette culture des grands auteurs français qui anime l'écrivain, de Paul-Jean Toulet à Régis Jauffret. Frédéric Beigbeder encore une fois nous amuse, mais pas seulement : il nous touche.

Angie David. Septembre 2009. Pour La Revue Littéraire en ligne.