Paul a reporté tout l'amour qu'il a en lui sur son père; il l'aime à la folie, il l'aime tellement que la honte qu'il ressent en le voyant accomplir des t?ches ingrates, se faire terroriser par son chef, tenter de résister dignement à l'humiliation quotidienne de son destin d'homme asservi, lui est insupportable. Il le trouve un peu pitoyable son père, mais il le suit souvent sur son lieu de travail, pour l'aider et pour ne pas rester entre les quatre murs de l'appartement familial.

Polo est petit, moche, blanc et pauvre. Il songe souvent que s'il était riche, ou arabe, ou juif, ou noir, ça irait mieux: les arabes et les juifs ont la chance d'appartenir à une communauté, les noirs sont 'kiffésâ? par les filles, et les riches ont du succès parce qu'ils ont du fric et de l'éducation. Heureusement il y a Priscilla, la jolie collégienne intelligente et bien élevée dont Polo est amoureux. Il la fait rire, lui rapporte tout ce qu'il a appris dans les livres et les dictionnaires. Il a compris qu'à part les mots et l'érudition rien ne le sauvera d'un destin social pathétique.

Un des passages les plus mélancoliques du roman est celui des vacances de Paul: deux mois et demi à se faire suer dans la cité, en regardant avec envie ceux qui partent: les uns au bled, les autres chez leur tatie au bord de la mer; je me souviens que lorsque j'étais gamine, je trouvais interminable le mois qu'on passait en ville, dans la chaleur de l'été. Alors douze semaines sans école, sans copains, ça vous paraît peut-être dérisoire comme malheur, moi ça me bouleverse de savoir qu'il y a plein de 'Paulâ?, tous les étés. Mais Saphia n'est pas Dickens et elle nous fait rire, éclater de rire même, avec les tribulations de son titi des banlieues, tribulations qui ne manquent pas de sel. Quand Paul s'éprend charnellement à sa façon, d'une digne bourgeoise fêtant la Bar Mitzvah de son fils, quand il se rémémore une séance de sport où il a eu la honte de sa vie, on est carrément dans le burlesque et c'est réjouissant.

Certains verront dans ce roman une histoire racontée sur un ton punchy avec un humour décapant, d'autres seront plus sensibles à la tristesse sous-jacente; Saphia réussit quoiqu'il en soit à nous faire lire à toute allure un livre attachant et revigorant par sa tonicité.

J'avais promis à Anne Sophie de la Lettrine, d'être la plus objective possible; il faut donc que je cherche la petite bête. J'ai trouvé un peu rapide la dernière partie, entre le Bac (hallucinante l'obtention du Bac) et l'épilogue en forme de pirouette. Sinon rien à dire. Vraiment; il est rare que je lise un roman en regrettant qu'il ne fasse pas 100 pages de plus.

Marie Lebrun le 11 septembre 2009