Auteur rare avant tout parce que son livre ne ressemble à rien de ce qui se produit aujourd'hui. Son travail renvoie les épanchements vulgaires dits "autofictionnels", les petites histoires "psychologisantes" à la mode ( style Willy ou Paul Bourget )à leur médiocrité naturelle : on amuse la galerie une saison, et bonsoir madame !

Conquistadors est le récit de la conquête du Pérou, dans la première moitié du XVIe siècle, par Pizarre, "b?tard de Gonzalo Pizarre Rodriguez de Agular, analphabète et (...) ancien porcher, homme adroit au commandement.", une poignée d'hommes ( cent quatre-vingt au départ de Panama en 1531 ), et trente-sept chevaux. "La conquête de cette terre promise fut brutale. L'Empire incas disparut, les Espagnols détruisirent les temples, les Indiens furent réduits en esclavage et l'ensemble de leur société s'effondra. Une poignée d'hommes avaient détruit la plus puissante dynastie d'un continent et subjugué un peuple de six millions de personnes." Sur la plus grande partie de l'Europe règne alors Charles Quint. La domination espagnole sur le monde va durer deux cents ans. "A Rocroi, le Grand Condé lui ferait subir sa déroute", explique Éric Vuillard.

Voilà pour la trame du roman, son décor en quelque sorte. Mais qu'on ne se méprenne pas, Conquistadors n'est pas un roman historique, même s'il est évident qu'Éric Vuillard possède son sujet jusque dans le moindre détail, comme Aragon dans La Semaine sainte, et ce n'est pas le moindre compliment que je pourrais lui faire. Je note, au passage, l'importance des chevaux dans les deux romans. Dans Conquistadors, le cheval occupe une place centrale; il est, au même titre que l'or,la mort et le sang, l'un des personnages essentiels du récit, j'allais écrire, l'un des protagonistes au sens grec du terme, désignant par là l'acteur principal de la tragédie. Les Indiens, en effet, n'avaient jamais vu de chevaux. En tout cas, seuls les Espagnols en possédaient et savaient les monter. Écoutons Éric Vuillard : "Je vois sortir du ventre d'un cheval des guerriers en armes, je les vois sortir de ses flancs ténébreux." Troie n'est pas loin... et le conquistador "s'accroche à sa bête et porte le masque de la mort."

Son érudition ne pèse jamais : elle permet simplement à l'écrivain de déployer son chant. Et il y a, dans Conquistadors, un souffle et une puissance d'évocation, qui donnent à ce livre le caractère d'une épopée. On me fera remarquer que l'auteur range son ouvrage dans la catégorie roman. Mais après tout, ne peut-on pas considérer, avec Robert Flacelière, que "L'Odyssée est une épopée romanesque, une sorte de roman d'aventure" ?

Je n'irai pas plus avant dans ce débat, mais il me semble qu'Éric Vuillard fait bouger toutes ces catégories littéraires que l'université aime tant. Je lis, par exemple, dans le Dictionnaire des genres et notions littéraires, sous la plume de Michel Zéraffa, que "même rédigé en vers ( Le Roman de la rose ), un roman fait pencher les symboles du poétique vers les aspects prosaïques ( quotidiens, familiers, utiles, sociaux en un mot ), de l'existence." Or, ici, dans Conquistadors, le quotidien de Pizarre, de ses soldats, des Indiens, est élevé à la dimension du mythe. Et j'aimerais entendre le texte dit à voix haute, sur une scène de thé?tre. Par exemple :

"Pendant des jours, il plut. Leurs mentons dégoulinaient de pluie. Pizarre agitait ses bras pour en ôter les gouttes, on aurait dit les ailes d'un moulin. On urinait sans descendre de cheval. (...) La pluie tombait sans s'arrêter, tout le corps était avalé, sucé par les gouttes, griffé par les branches." Ou bien : "Il y avait des cuisiniers,des arquebusiers, des forgerons, et une longue file de porteurs. Il y avait des caisses, des tonneaux, des malles, tout ce qu'il fallait ou presque pour aller se perdre. Il y avait des armes, des outils, des fers pour les chevaux et des morceaux de cuir, toute une série innocente de bagages de vivres. Et il y avait des bêtes, des chevaux bien s?ur, mais aussi des porc, des dindes, et des sac pleins de maïs."

J'ai lu les 44 chapitres de Conquistadors, envo?té par le rythme des phrases, et les yeux plein d'images. Certaines scènes sont dignes des Horreurs de la guerre de Goya.

"Les chevaux écrasaient et piétinaient les blessés, les morts. Le jour tombait et les Espagnols continuaient leur carnage. (...) Les chiens dévoraient les cadavres sur la place. Les épées, semblables à des rames coupantes, barattaient la chair. (...) Les Indiens fuyaient, comme les sauterelles devant le feu." ou encore : "La poursuite de ces ombres p?les avait quelque chose d'irréel. Certains partirent très loin sur la trace d'un groupe d'Indiens, les massacrant les uns après les autres, manoeuvrant sur les pentes, entre les arbustes, atteignant leur proie, calculant laquelle ils devaient tuer d'abord, afin d'emprunter la trajectoire la plus courte d'un crime à l'autre (...) Les Indiens effarés et las se laissaient prendre, tristes. Les Espagnols fauchaient, proférant des malédictions obscènes." Ou encore : "Il avait reçu la pierre sur la m?choire et pouvait à peine parler. Son menton était couvert de sang, mais serrant les flancs de son cheval, il continua à combattre. Sa bouche, ouverte et rouge, pissait le sang."

On peut comprendre qu'Éric Vuillard ait pu être tenté par le cinéma ( il a réalisé en 2008 son premier film, Mateo Falcone) Je n'ai, malheureusement pas pu le voir, mais quelle que soit la qualité de sa réalisation, rien ne remplacera les images qui font la force et la richesse de son récit. Quelques exemples : "Les nuages ressemblaient à des poignées de pl?tre.", "Une flèche leur traversait le corps comme une piq?ure de guêpe.", "Les hommesavaient un visage d'huile. Ils se tenaient ensemble, épuisés, appuyés les uns sur les autres comme des bouquets d'arbres.", "Les nuages brodent dans l'herbe des fils d'ombre que les pattes des chevaux déchirent." Conquistadors est bien un grand poème épique.

L'histoire de la conquête du Pérou met donc en scène Pizarre avec, à ses côtés, Vasco Nunez de Balboa, Hernando de Soto ( conquérant du Nicaragua puis, plus tard, de la Floride et du nord du continent ) et Sebastian de Benalcazar, ainsi qu'Almagro et Orgonez, pour ne citer qu'eux. Au nom de Dieu, "le Dieu du peuple du pardon", il vont "assujettir des peuples entiers à leur caprice, à leurs appétits, à leur volonté violente." pour finir par s'entre-tuer.Éric Vuillard ne se contente pas de narrer leurs longues marches semant la mort, il les saisit en quelque sorte de l'intérieur, en s'attachant à comprendre ce qui les avait poussés à quitter l'Espagne. "Pizarre avait perdu des cochons et était parti. Almagro avait mis un coup de couteau. Benalcazar avait tué une mule (...) et ils étaient partis, fuyards, proscrits, petits parias de rien du tout, exilés de l'enfance." Ainsi ce roman peut-il se lire comme une longue réflexion sur le désir. Éric Vuillard dit de Pizarre : "qu'il marchait droit sur la route tortueuse de ses désirs." Ce formidable appétit de gloire, de puissance et, plus tard, cette soif de sang, viennent sans doute d'un rêve, d'une "vision de rien du tout, un sac d'or". L'or apaisera-t-il les conquistadors? Une première prise dune tonne et demie ainsi que des émeraudes en grande quantité ne feront qu'accroître leur insatiable désir. Atahualpa, l'Inca, l'avait compris. Mais il ne pouvait savoir que l'Europe tout entière "voulait de l'or". "L'or est sans doute ce rien que les enfants s'arrachent. "Mais cela ne suffisait pas, les Espagnols "profanèrent le temple du soleil. É Cuzco, ils pillent les richesses :"On avait trouvé de l'or partout, dans les maisons, sur les façades (...) Dans chaque pièce, de chaque palais où vivait un capitaine de Pizarre, se trouvaient désormais des terrils d'or." Éric Vuillard consacre à l'or, au mitan de son roman,, quelques pages qui lui donnent son sens profond, philosophique et politique au bout du compte : "Or n'est pas seulement un métal rare et précieux, c'est également le nom d'une étrange et antique bête." C'est "le plus massif et le plus terrible être que porte la terre. Et peut-être (...) la vraie personnalisation de notre planète." Il nous raconte que les Espagnols avaient tellement d'or, "des tas d'or partout", que les prix montaient sans cesse. Il perdait peu à peu sa valeur. "C'était l'un des cercles modernes de l'enfer, ajoute-t-il. É un vertige de posséder succède un vertige de perdre."

Ainsi ai-je lu Conquistadors comme on regarde une tapisserie. On y voit Pizarre et ses sbires ivres de soleil, de sang et d'or, de hautes montagnes, des villes fantôme, des fleuves, des convois d'hommes et de femmes dépenaillés. De temps en temps surgit un Incas ceint d'un chiffon de laine rouge sur un trône de pacotille. Il y a également des notaires "cachés derrière les arbres de la légalité et du silence", livrant aux envahisseurs les Indien et leurs terres pour la plus grande gloire du dieu des chrétiens...les dernières scènes montrent les Espagnols s'entre-tuant et Pizarre assassiné à la fin du repas de midi.

Pour Éric Vuillard, la conqête du Pérou et la destruction de l'Empire incas, ouvrent "la tragédie de notre monde, celui où nous vivons (...) Dieu, l'or et la poudre se rencontrent." "

Jean Ristat. Le 3 octobre 2009.