J'ai fini le roman d'Eric Vuillard. J'ai pris mon temps. On a parfois le sentiment de lire un livre important, et c'est le cas, je pense. Et cela, indépendamment du J'aime/j'aime pas. Les romans disons historiques, je déteste ça, à vrai dire. Je n'y trouve pas mon compte. Sauf que dans ce cas précis, je me suis dit : c'est quand même quelque chose ce roman.

On l'a déjà dit ici ou là, c'est un récit ambitieux. Eric Vuillard ne fait pas semblant, il vous fiche une claque de 450 pages, lourde, la claque, et pas une page ne semble l'ignorer. Vuillard est là derrière, il ne se laisse pas oublier, il en met plein la vue.

Sa prose est spectaculaire. D'abord, elle donne à voir, on pense aux scènes de bataille, évidemment, bien que cette dimension spectaculaire anime chaque détail. Elle donne à voir donc, mais aussi, elle se donne à voir. Il fallait quand même oser une prose pareille, style Siècle d'Or. Certes le style convient peu ou prou à l'époque relatée, et il fonctionne à plein régime, mais le code ne nous laisse jamais oublier que tout cela, gloire des conquêtes, go?t du rutilant, a vécu. La prose d'Eric Vuillard est le siège d'un paradoxe : elle charme violemment, fascine, et nous tient à distance. Elle est à la fois le moyen de la fascination, et son antidote.

D'ailleurs cette magnifique prose épique est régulièrement sabrée par le narrateur. Je pense aux passages soudains à la première personne, Eric Vuillard semble nous parler de lui, de lui à la lumière (sombre) des protagonistes. Dès lors fini le vernis épique à la troisième personne. Le tableau se craquelle, la tapisserie se déchire, il y a quelqu'un derrière.

Et puis aussi, parfois, le style brutal, énergique, visant haut, usant de périodes belles et imposantes, se casse la gueule, par l'usage d'une familiarité, ou d'une référence contemporaine. L'effet est le même, à mon sens : l'épopée est alors minée par la dérision, délectable dérision.

Et puis enfin, si l'on ne s'attarde pas, dans Conquistadors, (la prose se presse, avance, inéluctablement, et nous tient en haleine, aux côtés de ses barbares qui n'en finissent pas d'avancer vers on ne sait quoi ) se creuse une espèce d'écart monumental entre la Haute Langue et la toujours plus grande déchéance des « héros ». Leurs essoufflements, leurs incertitudes, leurs détresses, leurs violences, ne nous apparaissent jamais autant que lorsque la langue se veut encore belle. Moins elle s'essouffle, plus le désir au cœur du récit semble s'éparpiller, perdre sens, et but. Moins elle s'essouffle, plus elle se montre , agissant, comme je le disais plus haut, comme un véritable outil critique.

Et c'est bien ce que semble nous demander Eric Vuillard, j'espère ne pas me tromper : de considérer cette période troublée, non pas pour simplement cultiver l'autoflagellation de la bonne conscience, mais aussi pour observer, étudier ce qui nous entoure, bref pour rendre le lecteur à même de penser le contemporain.

De passer par une langue datée pour éclairer le présent, c'était un beau pari. Je crois qu'Eric Vuillard l'a réussi. Mais je dis ça je dis rien...

Yannick, le 5 octobre 2009, sur le blog des ELS.