Sur son site : Strass de la philosophie, Jean-Clet Martin reprend deux extraits du remarquable fil de commentaires de l'article de Jean Ristat sur Conquistadors. (Sur le même site, un billet signé Pierre Vinclair sur : "De quoi un retour à l'épopée, aujourd'hui, peut-il être le retour ?" à propos de "la structure personnage-intrigue-narrateur qui donne sa forme au roman".

Regards croisés à propos du roman "Conquistadors" d'Éric Vuillard.

jcm :

La langue de Vuillard charrie comme une durée minérale. Elle s'inscrit en la lenteur d'un temps qui ne passe plus, un temps larvaire, un temps délayé de phrases précautionneuses, instantanées, brèves, semblables à des plages d'éternité. S'y ouvrent les pustules crépitant le visage de ceux que la maladie infiltre sans leur laisser aucun espace. On dirait le rythme d'une foulée ralentie dont la succession se trouve suspendue, auréolée du galop du cheval, du sifflement des épées pour fendre la chair tout au long de la vapeur des forêts avec la lune qui ne passera plus, déposée là dans le présent végétal de la lecture, entre l'éclat des yeux ébahis. L'Autre, les conquistadors ne sauraient "Lui" laisser place sous l'enceinte de leur tête étroitement casquée. Existait-il aux yeux du Dieu qui l'immole. Dieu aussi a son Autre... ... ...Lévinas renversé (pardon du raccourci posant très autrement l'Autre). Je me disais donc que si, entre les doigts, ça se passe très vite, grain par grain, le sable lui-même ne passera pas, il se dépose, et reste là, pour toujours, au fond, avec des vestiges et des casques et des os et... Je me disais aussi : au fond, l'Autre, l'étranger, il est tout près de nous, de l'autre côté d'un océan. Pas besoin de l'infini du Dieu cartésien pour se donner un extérieur et échapper au solipsisme. Je trouve que le rythme, le style de Vuillard nous font penser ainsi un autre monde, mais très ici pourtant. Une torpeur! Je me disais à moi même que ce serait très intéressant de lire Vuillard au moment où le livre s'était ouvert à mes mains. Je suis finalement très impressionné par le rythme de la phrase qui produit de la lenteur parce qu'on n'a pas besoin de mémoire, chaque geste étant comme posé dans l'instant. Là où la mémoire est mobilisée, c'est plutôt dans le passage de l'une à l'autre, comme par des sauts qui donnent le sentiment brusque de la bataille, voire d'un ensemble vaporeux, statistique, stochastique. Et cela vous expulse dans un fond immuable, presque hors du temps, fossilisé.

C'est ce que j'ai voulu dire. Mais ce n'est qu'un effet ralenti, un ressenti de lecteur...

Alain Baudemont :

Ils sont les dormeurs du val qui ne go?teront plus jamais la beauté du dormir sous le soleil, et exactement dans le vert printanier (...) plus jamais la Mère-Nature, qui s'en balance comme de son premier buisson, ne bercera, ne réchauffera ces corps brisés, ces corps mélangés de chair-ferraille, ces corps, tous terriblement vautrés dans l'herbe rouge (...) ils sont tous morts, ces allongés soldats de fortune, tous morts, et rien, pas le moindre effet de luminosité jaune ou de petit rayon doré de Soleil, Lui, toujours présent, ne réchauffera, ils sont morts, tous, et déjà froid (...) La mort, c'est froid, la mort, c'est le silence, la mort, c'est rouge, dira, en aval dans le temps, mais d'où rien de la pire violence ne se sera amenuisé, un certain Colonel Chabert, souvenons nous, un Colonel d'Empire, décrivant une autre bataille, une autre folie conquistadore (...) à son avoué, Maître Derville, totalement ébahis. Oui, pour être en accord avec jcm, qui n'a pour son commentaire absolument pas thor, oui et d'accord avec jcm, excellent observateur (coutumier en droit) des choses et des mots, et qui a raison de souligner qu'extrême et ahurissant est cette solitude soldatesque "déposée là dans le présent végétal de la lecture", extrême et médusant est "cette succession suspendue", extrême et stupéfiant ce quelque chose "qui ne passe plus", et aussi bien suis-je moi même abasourdi, ahuri, déconcerté, ébaubi, éberlué, ébloui, ébouriffé devant cette redoutable précision du Narrateur, qui m'assène qu'ici dans ce champ de folie pure, l'homme est cerné, inéluctablement collé, sans issue, incarcéré comme en forteresse, à cette force primordiale, à cette Mère-Nature qui l'entraîne dans le néant. Le noir absolu. Ainsi, dans cet absolu néant, dans cet implacable mur végétal ou inexorablement disparaît l'Homme, et pour ne pas y demeurer, il avait fallu faire fente, part et dans l'écriture, fendre, par conséquent faire ouverture, mais sans se tromper, mais quoi, au juste (...) il avait fallu faire vortex "entre l'éclat des yeux ébahis", il avait fallu absolument trouver un passage, le passage, en quelque sorte, il avait fallu se téléporter par et dans l'écriture, retrouver une sorte de trésor perdu, retrouver "le vrai trésor" et pour ainsi dire retrouver les lumières d'étoiles (...) par extension, trouver ce Doré des Lumières "É présent que je crois fermement, très excellent Roi et seigneur, que pour moi et mes compagnons, vous n'avez jamais été rien d´autre qu´un tyran cruel et un ingrat".

Je me moque de savoir comment bien lire le Vuillard des conquistadors, de savoir comment bien lire le narrateur-Vuillard à la plume dorée, pourvu que je lise, moi aussi, et avec Lui.