Et c'est sans doute cela qui se joue dans cette narration faite comme de fragments indépendants, désignant chacun une énigme. Comme chaque point d'une île, dans les romans d'aventure qu'on porte tous à l'intérieur de nous-mêmes, sont des microcosmes où la perspective générale de l'île a cessé.

Si Laurent Margantin maîtrise à ce point la lancée de récit, la façon de ramasser en perspective la ville, d'accepter le tout concret d'une présence envahissante, luxuriante, y compris animale ou végétale, c'est de s'être formé de longtemps à ce que la littérature romantique allemande portait de rêve et de montagnes (Lenz). C'est bien cet outil (les explorations dont il nous avait rendu familiers, incluant le Mexique, du temps de son site D'Autres espaces, dont certaines strates viennent nourrir désormais son site/revue Oeuvres ouvertes) qui lui permet d'appréhender comme fiction cette île qui seule est le sujet agissant du récit.

Établi depuis trois ans à La Réunion, où il enseigne (pour le contexte, voir par exemple le blog de Jean-Claude Jorgensen), sans doute que l'expérience directe du temps, des saisons, mais aussi de la misère et de la condition faite aux hommes, ou bien ce que devient là-bas la ville, compte dans cette entreprise, sa densité, son unité et son parcours. Au bout, il y aura le fou, il y aura la mort.

Mais ce qui est fascinant dans ce récit, dans un prisme presque inverse du premier texte de Laurent Margantin proposé sur publie.net, L'Enfant neutre, c'est le saut radical, à chaque séquence de récit, dans un fantastique qui lui est propre. L'héritage du romantisme, ou celui plus aiguisé de Michaux ? Lire, au tout début du récit, cette figure de l'île devenue bibliothèque, pour toutes les bibliothèques ailleurs détruites. Et les figures se complètent et se démultiplient : ce lieu disparu des bibliothèques, c'est peut-être ce que cherchent ces hommes qui, plus loin, s'éloignent du port vers un intérieur inatteignable. Et Michaux peut-être encore dans ces rituels, tout au bout, de l'exclusion ou du conflit, qui prolongent La Grande Garabagne.

Parce que c'est bien l'enjeu du fantastique : si l'île réelle qui est à la source du saut fictionnel est un département français, dans son ordinaire et sa misère, la réflexion que provoque le récit ne se laissera pas estampiller, comme ce à quoi Confiant, Chamoiseau et les autres se sont toujours opposés, dans une francophonie commode. C'est l'île intérieure, celle des livres, celle de la mémoire et de l'expérience des hommes, c'est le rêve toujours de l'île qu'on met en travail."

FB