Mises à mort

Julien d'Abrigeon met nos nerfs en pelote, et en tricote un deuxième ouvrage bizarre à souhait : la littérature française est rhabillée pour l'hiver.

Il est traqueur, traqué, victime et bourreau, gibier et giboyeur. Il tue à coups de tout et de rien, opinel, schlass, bombe anti-crevaison, touillette de café empoisonnée. Il tue le scout, le comédien, le gendarme, l'intellectuel, le cycliste, le livreur de pizza. Tue sur commande, à la demande, mais sait aussi n'écouter que lui. Pour aller tuer, il emprunte des bretelles qui n'en finissent pas d'aboutir à des ronds-points qui débouchent sur des bretelles. Il se terre, enterre et s'enterre, revient se pencher sur les cadavres qu'il laisse derrière lui. Se réchauffe à sa propre froideur. S'attendrit. « Certains corps ne rappellent en rien les êtres qui les ont habités. Ils sont si plats. Ils sont si vides. Certains m'inspirent alors une certaine sympathie. Ils sont si calmes. Ils sont si calmes. Certains s'accrochent à moi, par mégarde, par accident, par un ongle cassé sur une maille de mon pull. » Il serait trop simple de prendre Le Zaroff pour ce qu'il n'est pas : le journal d'un tueur ficelé façon Marelle cortazarienne, épisodes numérotés et itinéraire de lecture conseillé en guise de préambule (« L'ordre imprimé n'est qu'une proposition »). Plus métonymique encore, assurément, puisque les va-et-vient de la lecture finissent par se calquer à la perfection sur ceux du tueur en cavale. Pourtant les faits et leur débitage névrotique, le spectacle de la violence et du calcul, et jusqu'à la perversion engendrée par le ton de la confidence ' l'horreur, en somme, et le voyeurisme qui l'accompagne ' ne sont qu'écrans de fumée. Obnubilé par la mise en scène et par ce que le propos, volontiers thé?tral, remue dans nos entrailles (mort violente, pulsions de meurtre, magnétisme obscène du fait divers), on en oublierait presque la supercherie magistralement littéraire qui est pourtant le c?ur battant du Zaroff. Julien d'Abrigeon a l'écriture manipulatrice. Et pendant que nous pénétrons, fasciné, dans l'intimité d'un tueur à gages, lui s'amuse, s'aventure, musarde entre les lignes, bricole une langue à sa façon, taquine l'exercice de style. La mystification fonctionne à plein. Jusqu'à ce que, brutalement, au saut d'une page, jaillissant comme le prédateur sur sa proie, l'évidence nous prenne à la gorge : chacun des chapitres du Zaroff est, à lui seul, un poème ' pour ne savoir nommer autrement ces morceaux qui se tiennent seuls et laissent tous une br?lure différente. Et soudain, à la place du polar instantané façon polaroïd, on a entre les mains un vrai livre de poésie claquante et intriguée par la langue ' la vraie, celle qui roule des pelles et sait go?ter à tout. « Certains ne pèsent rien sur l'instant, puis sont une trace. L'élimination d'un commissaire d'exposition, commission commandée, ne m'excite guère, cependant, toute commande s'exécute. Un court crime d'action à la commanditaire. Machinalement, il commande un café sucré à la machine à café qui, mécaniquement, déclenche une traînée de poudre de sucre et de café. La trappe des touillettes ayant été probablement bloquée à l'aide d'un chewing-gum, je lui propose la mienne, empoisonnée, et pars. J'intitule ça un crime déceptif. »

Lorsqu'un homme cherche à tuer avec autant d'acharnement, ça ne peut être que son propre désir dont il réclame la mort. Julien d'Abrigeon semble être un de ceux qui ne s'arrêteront pas d'écrire avant d'avoir tenté, par tous les moyens disponibles ou non, d'éliminer le désir dévorant de l'écriture. Il s'y efforce d'ailleurs en public : une petite visite sur le site T.A.P.I.N. (pour Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net ' si ce n'est pas du racolage, ça...) donne une idée de l'arsenal dont il dispose et des multiples tentatives d'assassinat auxquelles il s'est déjà livré. En vain, peut-être, et tant mieux. Car mieux vaut la chasse, en l'amour et en l'art, que la prise ; souhaitons-la lui longue, donc, et la plus pénible possible.

Camille Décisier Le Matricule des Anges, janvier 2010

Photo de Julien d'Abrigeon © Le Plateau