Comme le dit très bien Anne Crignon dans l'Obs, à propos de ce premier roman en librairie ce mercredi 12 janvier : "Une écriture sans affectation,sans complaisance d'esthète face au spleen, voici justifiée la rumeur flatteuse qui entoure déjà ces "Vies Lewis".

La mélancolie en héritage
par Florence Bouchy

Le héros du premier roman de Louis-Henri de la Rochefoucauld n'a que 20 ans, à peine moins que son auteur. Lorsqu'il se décrit, pourtant, c'est sa lassitude et son malaise qu'il met en avant : "Je sais que cette tristesse de vieillard est mon problème depuis toujours, mon pays natal, mais j'ignore pourquoi j'ai été si vite vaincu par la vie." A l'ouverture des Vies Lewis, il porte sa fatigue et son sac sur l'épaule, n'étant pas "s?ur d'avoir enfin trouvé (s)a place dans la vie".

Quoi de plus fréquent, dans un premier texte, que l'auteur cherche à interroger sa place, puisque c'est aussi son entrée en littérature qui se joue ? Quoi de plus risqué néanmoins, tant les chemins littéraires de la quête de soi ou du roman d'apprentissage sont balisés ? Louis-Henri de la Rochefoucauld contourne habilement tous les écueils du genre, et évite les facilités et les clichés qui y sont parfois attachés.

Sans doute ne pouvait-il pas, d'ailleurs, se laisser glisser sur des rails posés par d'autres que lui : Lewis, le grand-père du héros, que celui-ci considère comme un modèle, est né "dans la vieille noblesse comme une mauvaise herbe dans un jardin à la française. (...) Cette vie en marge, on la lisait encore sur son visage, dans sa dégaine de dandy clodo ou d'aristo de gouttière". Lui-même a tranché définitivement : "Un milieu, c'est forcément moyen, à mi-distance de la vérité. Il faut savoir en sortir vite."

Venu passer quelques jours chez Lewis, sous le vague prétexte de faire les vendanges dans le village voisin, le jeune homme essaye de percer les mystères de la vie de cet aïeul dont il se sent si proche. Le grand-père ne cesse évidemment de se dérober, préférant passer avec son petit-fils des soirées alcoolisées, et évacuer les questions par des boutades face auxquelles le héros s'avoue vaincu : "Mais même ses blagues les plus nulles me faisaient rire. Cet homme était indéfendable, pourtant je l'aimais plus que tous les gens irréprochables." Comment expliquer que cet homme au passé si libre et au mode de vie encore excentrique, soit par ailleurs si mélancolique ? Quel secret et quel regret cache-t-il ? Pourquoi, à l'approche de la quarantaine, est-il à peu près rentré dans le rang ? "Alors que sa famille, c'est tout ce qui l'a tué. Il se laissera aussi aller à se marier, et à prolonger cette histoire familiale. Il aura des enfants, et des réunions de parents d'élèves."

Venu renouer avec celui qui faisait office de figure paternelle pour lui, le héros découvre progressivement que Lewis, si flamboyant paraisse-t-il, lui a en fait légué le poison de la mélancolie, et s'est contenté de "céder toujours, tout en se cachant pour rêver sa vie". Le grand-père idéal tombe de son piédestal. Et c'est donc bien une renaissance qui couronnera cette découverte : "Je me suis convaincu qu'on n'a aucun besoin de père, mieux vaut se trouver quelques frères avec qui se serrer les coudes et tenir le coup."

Florence Bouchy le 14 janvier 2010.