On était en 1793 chez les Steiger. Cris et fureurs des servantes courbées devant la face de Madame dont la peau ressemblait à un foie gras violet. On dirait que tout, définitivement, irrémédiablement, finit dans le rire, dans la comédie, celle de L'ile des esclaves de Marivaux. On ne pouvait pas ne pas voir, dans les dépendances des serviteurs, comment les faibles embrassent les puissants dont ils ont besoin quand les puissants tolèrent ces « moins que rien » en échange de quelque service. Cette mutualité des échanges, cet intérêt commun semblait en effet indémêlable dans la logique qui faisait accepter, aux uns, le service et, aux autres, le devoir de protection, la mise à disposition d'un toit pour ceux qui ne sauraient rien entreprendre d'eux-mêmes. Aucune libre-entreprise à attendre de ces veaux blonds qui beuglent dans les sous-sols de la maison proférant des courbettes à la maîtresse des lieux sous les faveurs de son porte-monnaie quand ce n'était pas plus vilainement le r?le du vieux Steiger qui s'exerçait sur la jeune fille des lavandières.

Hegel se souvient des échos sourds de cette cuisine fondue dans le gras commun qu'ils se partagèrent entre serviteurs, avec la volée des discussions irritées par les potins de cour. C'était là l'illustration la plus magistrale de L'île des esclaves dont Hegel avait lu très jeune les quelques fourberies. Et, lui, le philosophe inconnu, lui qui désormais en était, aura certainement ri dans la confusion générale du dernier verre, avant de monter dans sa chambre pour achever le texte qu'il était en train d'écrire : La vie de Jésus. Un être né d'une étable mais qui triomphe dans l'histoire du monde ! Maintenant, devant son bureau surchargé de coupures de presse, venues de France et d'Angleterre, il lui fallait bien reconnaître que le service se poursuit encore, toujours plus insidieux, et que la moquerie des valets se prolonge, comme s'ils portaient, inoculée en eux, la maladie des maîtres, une méchanceté qu'il découvre dans Le Neveu de Rameau et que Marivaux avait plus légèrement mis en lumière.

Il n'y a décidemment pas de grand homme pour un valet ! songea Hegel à voix basse, en relisant les nouvelles du jour, conscient de sa démission inévitable pour rejoindre un nouveau service : la gestion de l'école secondaire de Nuremberg en octobre 1808 peu de temps après avoir bouclé la Phénoménologie de l'Esprit. Mauvais temps sur la ville. Une pluie zébrée de gouttes froides et d'un embrun de vendange. On allait préparer les cours, toiletter les programmes là où la théologie devait laisser transparaître un peu d'histoire, de géographie sainte, mais taire les événements. Il voyait bien ce qu'il eut fallu faire ! Il ne pouvait pas ne pas se souvenir de Berne, en 1893, où devant les serviteurs il digérait les abats de lapin qui ne trouveront pas place à la table des Steiger (le nom de famille signifiant escalade, « ceux qui montent »). N'avait-il pas entendu, là bas, le jardinier Borges parler de son cousin revenu de Haïti en 92 où il servait une famille de riches colons pendus au piquet, tandis qu'eux auront été épargnés, libérés par les noirs en révolte, ces prétendus incapables en lesquels les cuisiniers français et les serviteurs Suisses n'avaient pas le courage de se reconnaître. ? Ah les chiens ! Comme ils y allaient pour défendre leur maître et dénoncer la cruauté, l'épouvante des révoltés.

Tout cela, Hegel ne pouvait que le porter comme une blessure vive au moment de la rédaction de la Phénoménologie, un livre qui se place et s'ouvre à côté des criminels, des esclaves, des êtres soulevés par une Aufhebung que ne connaîtrons jamais les maîtres. Le maître, ce jouisseur immédiat ne sait rien de l'instinct qu'on ravale. Il ne sait rien de la faim de l'esclave qui doit attendre que pousse le germe au lieu de le bouffer tout de suite, dans la h?te de l'estomac porcin qui gonfle et de l'épigastre qui appelle l'ingestion. Comment ne pas supposer dans la retenue de celui qui travaille, une redistribution des facultés, des pulsions dont le dispositif se complique, gagne en profondeur chaque fois qu'un coup de b?ton l'aura entravé ? N'est ce pas là une force bien plus s?ure que la morale de paraclet de nos Allemands ? La révolte de Haïti ne sera-t-elle pas la réalité effective de la liberté, le fait de la raison incarné dans le peuple noir qui se soulève en chantant la marseillaise ? C'est du moins ce à quoi le livre de Susan Buck-Morss conduit et dont Hegel à Nuremberg aurait aimé reprendre le plan pour préparer la rentrée au Lycée, cette barque qu'il devait conduire encore en serviteur mais dont La Phénoménologie de l'Esprit s'était déjà libérée en poussant la révolution d'Haïti vers ses ultimes conséquences philosophiques.

Bibliographie :
Jacques D'Hondt, Hegel, Calman-Lévy
Jean-Clet Martin, Une intrigue criminelle de la philosophie, Les Empêcheurs/La découverte.
Susan Buck-Morss, Hegel en Haïti, Léo Scheer.

Jean-Clet Martin le 21 janvier 2010