Agissant directement sur la structure élémentaire de la blogosphère qu'est le fil pour le déformer, le troll apparait comme un personnage central de cet univers, disposant de pouvoirs magiques et maléfiques, il forment la première référence mythologique du Net qui s'enracine dans les légendes celtes des lutins. Mais ils relèvent aussi d'attributs plus contemporains, venus des jeux video et des jeux de rôles qui leurs confèrent une capacité de régénération, les membres découpés repoussent en quelques heures, la comparaison avec les fils de discussion qui se multiplient est d'autant plus judicieuse.

Une des principales caractéristiques de ces jeux et de leur impact sur l'imaginaire collectif est lié à cette possibilité constante de régénération. Un troll ne meurt jamais, il revit toujours, quoi qu'il arrive. La première règle de savoir-vivre apparue sur les forums et les blogs : "Do not feed the troll", règle empruntée aux panneaux que l'on voit dans les zoos, ici détourné en conseil de prudence : "ne nourrissez pas les trolls" porte sur l'illusion qu'il suffirait de ne pas alimenter la rhétorique du troll, pour qu'il se lasse et disparaisse. Or, le principe de régénération étant un des fondamentaux du Net, il finit toujours par l'emporter et le troll par revenir.

Comme pour n'importe quels organismes, cultures ou civilisations, l'enjeu de son développement passe par la découverte d' un rapport dialectique avec ce qui est posé comme le négatif ou le mal. La véritable règle de savoir-vivre devrait être : "Apprenez à nourrir les trolls", et pour y arriver, il faut d'abord apprendre à bien les connaître.

Le troll est plus ou moins offensif, en fonction de ses motivations. Si son seul but est le divertissement, ses interventions seront globalement peu pertinentes et il ne parviendra à créer que des discussions annexes au sujet d'origine et, globalement, inutiles.

Lorsque le troll, porté par l'énergie de passions destructrices, intervient dans le but de créer une polémique, et s'institue comme contre-pouvoir, il devient plus dangereux, les échanges entre les différents participants se multiplient. des scissions peuvent alors se créer, et la communication s'envenimer, lui permettant, par la dynamique de la polémique, d'atteindre son objectif qui est de saborder les échanges et leur pertinence. Dans ce cas de figure, (le plus classique) le troll est en général obsédé par un sujet qui reviendra de manière récurrente lors de ses interventions. C'est cette répétition obsessionnelle compulsive, ressemblant à celle que l'on trouve chez les enfants hyperactifs. L'idée qu'il ne faut pas alimenter ce phénomène peut être rapproché du traitement de ce dysfonctionnement cérébral qui résulte en fait d'un trouble biochimique quantitatif qui concerne les neurotransmetteurs : manque de sérotonine et excés de dopamine. Alimenter le troll en réagissant, en se prêtant à la discussion avec lui, serait comme lui faire une injection de dopamine dont il est déjà surchargé. Mais le vrai savoir vivre est à chercher dans l'apport en sérotonine.

Le caractère compulsif obsessionnel du trollisme passe par le choix d' une cible bien précise, un certain type de blog qui, pour une raison ou pour une autre va se constituer dans son esprit comme "objet d'amour ou de haine". Ayant fait ce choix, il va intervenir de manière récurrente, dans le but de semer tant et si bien le trouble qu'il contribuera à la fermeture de l'espace en question. Ce qui est insupportable pour un troll, c'est qu'une discussion puisse avoir lieu dont il n'est pas, lui-même, l'objet.

Il s'agit, cependant d'une règle générale qui s'applique à tout débat conflictuel. Dans la majorité des cas, l'évaluation repose sur l'aspect récurrent ou caricatural de l'argumentation, les participants peuvent alors aussi bien être tous qualifiés de « trolls » que de « trolleurs ». La blogosphère génère le trollisme de façon universelle, elle fait de tous des personnes à "l'esprit mal rangé" selon la formule de la 3e règle de l'art de conférer des Essais. "Les boiteux, dit-il, sont malpropres aux exercices du corps, et aux exercices de l'esprit, les ?mes boiteuses...La sottise et dérèglement de sens n'est pas chose guérissable par un trait d'avertissement...L'obstination et ardeur d'opinion est la plus s?ure preuve de bêtise." Donc, aucune règle "supplétive" ne semble pouvoir en venir à bout. En fait, la "conférence" tout comme la blogodphère (en tant que lieu du débat démocratique) ne crée pas ex nihilo une règle qu'il suffirait de suivre, elle permet uniquement de confronter des esprits (par nature déréglés) au besoin de se trouver une règle, pour inverser les énergies négatives et destructrices.

Autrement dit, alors que le troll intervient spécifiquement sur chaque fil pour le détourner et le faire craquer, le "savoir-vivre" consiste à détourner et faire craquer cette énergie destructrice en la canalisant dans la droiture de l'esprit.

Ceci s'applique aux deux catégorie de troll (bénin et malin). Par exemple si le troll bénin, newbie, pulsar etc intervient, comme c'est souvent le cas, par une déstructuration du langage multipliant les emprunts au langage sms, (lol, mdr, etc), ce n'est que le désir de participer à d'autres discussions qui peuvent être pour lui des apports qu'il pourra sortir progressivement de sa régression infantile. Pour le troll malin qui cherche volontairement à saboter les procédés de communication et comprend en général très bien le fonctionnement d'internet et du blog cible, sait comment s'en servir pour manipuler ou mentir, la démarche doit être plus individualisée, dans la mesure où l'espace de discussion est assimilé à celui d'un jeu de rôle. Le but recherché étant cristallisé par personnage imaginaire, il ne cherche, finalement, qu'a gagner des points et, par là, à trouver le respect qu'il a souvent du mal à trouver dans la vie réelle.

Un chapitre sera consacré au comportements concrets que l'on peut rencontrer chez les trolls et au moyens de les traiter.