- La première règle, "négative" et principale définit ce qu'il faut exclure à tout prix, elle désigne l'ennemi : "la parole dominatrice" et donc, sa conséquence : "la parole dominée". Il ne peut pas y avoir conférence à partir du moment où elle est instituée par la puissance et le prestige social, car il ne peut y avoir de parole vraie en situation de domination. Le courtisan ne peut jamais parler sincèrement.

La conférence supposant l'égalité des participants, ceux qui s'y présentent comme "grands" ne peuvent y participer. Ainsi, le souverain, maître du temps, du sujet, de l'obligation d'avoir à répondre, du fait même de parler, s'appuie, pour cela, sur une foule de courtisans complaisants. La conférence implique, au contraire, "l'obligation de répondre, au moment prévu, sans essayer de changer le cours de la conversation ni le thème du discours, et sans se dérober dans le silence, la grimace ou le petit sourire en coin".

Dans la structure et les principes du blog, cette "souveraineté" n'a plus le sens que lui attribuait Montaigne, elle a été déplacée par l'histoire et les changements sociaux. Aujourd'hui, les dernières traces de souveraineté se trouvent dans les éléments de domination culturelle ou sémiologiques. Les paroles dominantes sont celles des détenteurs du savoir et de l'information :experts, professeurs, journalistes etc... La répartition du blog entre billets et commentaires tend à instituer et à figer ce rapport dominant/dominé de la parole et en étant à la source de la plupart de ses dérèglements, il est un des principaux obstacles à la formation d'une conférence dans ce qui se présente comme "une" blogosphère (dialectique entre billets et commentaires)

- La deuxième règle est d'exclure les ?mes boiteuses, sujettes à la sottise et au déréglement des sens, marquées par "une obstination et une ardeur d'opinion qui est la plus s?ure preuve de bêtise". Un esprit droit est un esprit apte à être réglé dans l'exercice de la conférence. La conférence ne crée pas ex-nihilo des règles arbitraires, elle permet seulement de former les esprits selon les règles issues de la pratique même de l'échange.

Il s'agit ici d'une question symétrique de la première règle et qui concerne la "parole dominée". On l'a vu avec le trolling, il est illusoire de vouloir faire entrer dans des règles de conférence des esprits qui leur sont réfractaires par nature. Ils peuvent aussi l'être par réaction allergique à la parole dominante et en exprimer les raisons dans les commentaires, ce qui peut aboutir à un trolling de conférence, c'est à dire à la destitution d'une parole faussement dominante.

Pour résumer de ces deux premières règles : la conférence exlue les "grands" et les "esprits faux"

-La troisième règle négative porte sur l'exclusion de certains procédés : injures, mépris, digression, défaites, il s'agit, dans tous ces cas, de se tirer d'un mauvais pas, co?te que co?te, en renonçant au devoir de répondre, d'argumenter, ou de reconnaître son ignorance ou son erreur. L'objectif de la conférence étant de régler des esprits au départ "dérangés", il faut écarter tous les réflexes qui permettent d'abandonner cet objectif et de se vautrer dans la compensation ou la décompensation psychique

-La quatrième règle ressemble à une "négative", mais elle peut, malgré tout, être considérée comme positive, il s'agit de refuser le mensonge. C'est "la règle des règles" de la conférence et peut-être même de l'ensemble des Essais. "Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres, que par la parole". Le "dire vrai" est une règle charnière de la conférence dans la mesure où elle s'oppose aux règles du "savoir-vivre" qui font du mensonge l'élément privilégié de la civilité politique ou diplomatique ou de la civilité mondaine (dont sont nourris les anciens traités de savoir-vivre) L'art de conférer entre en conflit non seulement avec la rhétorique politique, mais aussi avec l'art de converser, qui est un art de civilité et de bienséance, donc de mensonge mondain.

Parler vrai à autrui, ce n'est pas lui parler vrai selon lui, mais selon soi. Tout, dans le dispositif du blog, doit aider à y parvenir : l'usage du pseudo et de l'anonymat, le caractère de journal intime et le principe auto-fictionnel du blog lui-même, l'absence totale de sanction et de responsabilité, la gratuité de l'acte de parole, etc... tout concoure à rendre possible sur les blogs cette règle socratique.

- La cinquième règle complète le "parler vrai" en précisant qu'il ne suffit pas de ne pas mentir ou même de dire la vérité, mais qu'il faut le faire d'une façon "ouverte et gaie", "la tête haute, le visage et le coeur ouverts.".

Ce principe du "parler ouvert" a pour effet d'ouvrir, à son tour l' "autre" ou les "autres" à une parole de même nature, en le tirant hors de ce qui pourrait le tenir enfermé ou muet, comme le font (précise Montaigne) "le vin et l'amour". La conférence a en commun avec une blogosphère de permettre une maïeutique fondée sur la des-hinibition, totalement imprévisible dès lors que chacun va chercher "au fond de soi ses vraies pensée." Avec ce caractère impudique nous sommes au antipodes de la préciosité de la conversation mondaine.

- La sixième règle concerne la "réception". Conférer se décompose en : parler, écouter, interroger et répondre. Aucune limite ne doit éloigner ces quatre éléments de ce que l'esprit humain est susceptible de produire et de la possibilité d'en débattre. Même si, comme on le sait tous, cet esprit est fertile en "idées bizarres" et en "positions absurdes", aussi extravagante ou choquante que puisse être une idée, nous ne devons jamais la censurer à priori. Dès lors qu'il s'agit de débattre, il ne faut ni se protéger, ni faire mine de s'étonner, encore moins de s'indigner.

Un blog repose sur l'opposition et la confrontation des opinions en essayant de dépasser le statut inégalitaire de la structure qui donne la maîtrise à l'auteur du billet et place le commentateur en position de produire une parole "dominée" (c'est ce qu'il faut atteindre dans la conférence). La règle de "réception absolue" et de relativisation de ses propres opinions par le blogueur doit servir de guide à ce que produira la modération.

- La septième règle concerne la nature du rapport de force qui se joue dans la confrontation. Dans l'exercice de la conférence, il ne s'agit pas de l'emporter sur autrui mais d'exercer son propre esprit; accepter d'être réfuté fait donc partie de cette gymnastique. Il ne s'agit pas de réfuter l'objection à tout prix, comme on pourrait le faire dans une joute juridique, mais de trouver son point de neutralité par rapport à sa propre opinion. La victoire n'a lieu que sur soi-même et non dans l'écrasement de l'adversaire.

Sur un blog, cette position d'équilibre et d'ouverture peut, bien s?ur, s'exprimer dans l'évolution du fil des commentaires où l'auteur du billet peut intervenir en modifiant son point de vue, mais c'est dans la composition même du billet que le potentiel de cette règle va se nouer.

-La huitième règle invite les participants à respecter l' "ordre" de la conférence. Mais il ne s'agit pas d'un ordre universel, figé une bonne foi pour toutes, qui devrait s'appliquer à tous les thèmes et à tous les types de participants. L'ordre recouvre plutôt cette notion sportive ou ludique qui consiste à jouer "à la régulière". Tout est possible, à priori, tous les sujets de discussion, toutes les modalités pour en débattre, mais une fois qu'on s'est mis d'accord sur les règles spécifiques de tel type de conférence, il s'agit de les respecter et de les pratiquer "à la régulière".

Par exemple, le "hors sujet" apparaît souvent dès lors qu'on ne suit pas l'ordre de parole, le respect du temps de parole, rien n'exaspère autant Montaigne que le non respect de cet "ordre" si difficile à faire émerger sur les blogs. Je pense qu'il se serait beaucoup énervé, quitte à se le reprocher ensuite : "Quand la dispute est trouble et déréglée, je quitte la chose et m'attache à la forme, avec dépit et indiscrétion, et je me jette à une façon têtue, malicieuse et impérieuse, dequoi j'ai à rougir après."

- La neuvième règle dépasse largement le cadre de ce Traité puisqu'elle porte sur les différentes méthodes de "détection" de la sottise chez un interlocuteur. Pour ce qui concerne ce Traité, on peut dire que ceci débouche globalement et invariablement sur la "fermeture" des commentaires.