Ce groupe (public à l'époque) avait, parmi ses nombreuses filiales, la CLT (Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion). Havas, (et par conséquent l'Etat Français), contrôlait cette entreprise à travers un "pacte majoritaire" avec la banque Bruxelles-Lambert.

Mon "boss", Pierre Nicolaÿ, qui venait de me confier ce premier "job" un peu sérieux, m'annonça le jour même, qu'il partait pour deux semaines et qu'à son retour il faudrait que nous décidions de "ce qu'on faisait avec le Luxembourg". Ces derniers mots voulaient dire ceci : les Luxembourgeois, quelque peu désorientés de voir les socialistes prendre le pouvoir en France, avaient entamé des pourparlers avec l'Allemagne pour se dégager de ces gens infréquentables que nous étions devenus. Ils essayaient de faire basculer la CLT dans un accord avec le Groupe Springer, chez lequel on ne sentait pas une franche sympathie pour l'évolution politique de notre pays.

J'étais donc chargé de maintenir la CLT dans "notre" giron, et pour celà, j'allais faire la connaissance de personnages que je n'aurais jamais imaginé rencontrer un jour, comme le Baron de Launnois ou "Gust" Grass, qui était également PDG de Luxair et qu'on me présenta comme le "grand patron". Heureusement, je me rendais dans ce pays avec un homme remarquable : Jean Riboud, qui, pendant l'heure passée dans le "coucou" à hélice qui me terrorisait, avait eu le temps et la patience de me "briefer".

É l'issue de notre premier dîner (où Grass me raconta un peu sa vie, les "groupes de jeunesse" où il avait grandi, qui ne ressemblaient pas vraiment aux miens), ils me démontrèrent que le l'Europe : c'était le Luxembourg, que le Luxembourg, c'était : (certes la banque et l'Amérique), mais surtout la télédiffusion, et que cette dernière : c'était le projet de satellite luxembourgeois. C'était vital.

Je rédigeais donc un "rapport" à la h?te, destiné à "mon" Président (mais qui allait directement à l'Elysée et à Matignon, ainsi qu'au Luxembourg) dans lequel je disais que Havas devait soutenir et financer le satellite luxembourgeois. Que n'avais- pas écrit là ! J'étais immédiatement "convoqué" à l'Elysée par Jean-Louis Bianco (même pas par mon ami Attali) qui me signifia que j'étais un "traître" aux intérêts industriels de la France. Il y avait, avec Thomson, un projet TDF1, qui était un projet concurrent et national, très "gaullien", mais que je trouvais complètement idiot.

Je compris, dans cet échange musclé, que ce n'était pas gagné pour que ce satellite luxembourgeois devienne l'axe de la construction du grand groupe multimedia dont je rêvais, et qui faillit se réaliser quelques années plus tard sous le nom de Vivendi, et je me repliais sur l'idée d'un projet franco-français. C'est ainsi que l'idée de Canal + commença à "germer" dans ma tête.

Trois ans plus tard, la chaîne à péage avait commencé à émettre, et j'étais parti, de l'autre côté, (chez Publicis) pour monter un autre projet de TV avec le Groupe Europe 1, quand je suis contacté par une femme envo?tante, dont je me disais qu'elle était le sosie américain de Mata Hari : Candace Johnson. Elle savait que j'avais pris le risque de recommander le satelleite luxembougeois quelques années auparavant, et venait me proposer de réfléchir avec elle à la nouvelle version, plus "moderne, du projet : Coronet. Il s'agissait d'en acheter un certain nombre (de satellites) à Hughes et ce projet fut assez rapidement rebaptisé : "Satellite Coca-Cola" par toute la presse européenne.

Il fallut européaniser tout ça, casser l'idée que le Luxembourg n'était que le porte-avions des USA en Europe, et ce fut la SES qui lança le projet gagnant (ASTRA), un véritable coup de génie, une des entreprises les plus rentables du monde et le système par lequel doivent obligatoirement passer toutes les chaînes de télévision européennes. Ceci me valut d'être employé quelques temps par la Caisse d'Épargne du Luxembourg. Je n'en revenais pas moi-même.

Quelques années plus tard, alors que je venais de participer à la Mission de Autoroutes de L'information pour le gouvernement français, je suis contacté par le patron du département Satellites de l'Aérospatiale. Il m'explique qu'après la chute du mur de Berlin (nous sommes en 1993), il vaut mieux, en matière de satellites, développer des projets nouveaux et de préférence civils (plutôt que militaires). Il avait entendu dire que, faute d'un "grand programme gouvernemental" pour développer les réseaux de fibre optique afin de faire de l'Internet à haut débit (le gouvernement n'avait pas suivi les conclusions du rapport), j'étais de ceux qui pensaient qu'on pouvait faire la même chose (de l'Internet à haut débit) avec des satellites en orbite basse. Je lui répondis que : oui, et nous partîmes dans un projet mirobolant sur lequel je travaillais pendant quatre ans. Je ne sais pas s'il a fini par aboutir à quelque chose, mais, en tout cas, c'est à la fin de cette ultime aventure avec les satellites et la prospective du monde virtuel, que je décidais de monter une petite maison d'édition. Je ne me doutais pas que le virtuel finirait par me rattraper dans cette cachette.