Selon mes (mauvaises) habitudes, dès que j'entends trop parler d'un livre autour de moi, je me tends, je me braque, et j'ai du mal à aborder le roman surmédiatisé, qu'en général je n'ai plus envie de lire, vu tout le foin qu'il y a eu autour - je me dis qu'il doit forcément être mauvais, sinon on n'en parlerait pas tant (allez comprendre mon fonctionnement) et les média ne s'axeraient pas autant sur l'auteur (jolie, belle, pipole quoi)

Bref. Un peu frileuse, mais tout de même curieuse, je me retrouve avec ce livre entre les mains. De ce que j'en avais entendu et lu un peu partout sur le net, le livre était extra-ordi-naire ! composé de mots crus (trop cool), et tellement représentatif de la communauté musulmane (comme c'est émouvant, snif, snif, tout le monde pleure dans les chaumières, surtout la condition arabe féminine)

Donc, je me retrouve à le lire dans un train - j'avais une heure trente à tirer- et je commence la première page.

Les premières lignes m'énervent. Ecriture de gosse. Ben oui, c'est une gosse qui parle. Elle a seize ans, elle est arabe, musulmane, se nomme Jbara et vit dans un bled de bergers paumés encerclés de montagnes à Tafafilt.

Ca commence bien, me dis-je. Des "gueulé dessus", "il me pénètre", "il pue mais comme je pue aussi ça s'annule", "moi je remets ma culotte, une espèce de morceau de coton tout distendu avec une petite cro?te blanch?tre au niveau du sexe" et je vous en passe et des meilleures.

J'avais envie de gerber (l'ambiance du livre m'influence, vous remarquerez) et je me suis retenue pour mon passager à ma droite qui n'aurait pas trop apprécié de recevoir tout mon vomi dans sa revue.

Coutumière de ne jamais (!) abandonner un livre en cours de lecture, je m'efforce de continuer.

J'avance. Je commence à enfiler la peau de Jbara, de penser comme elle, de ressentir ses émotions, de me dire que je pue et que j'ai le visage sale; le bruit du Thalyss s'estompe, mon voisin de droite s'évapore, je suis Jbara, je vis dans une hutte misérable, je me fais baiser régulièrement par un berger en échange d'un yahourt aux fraises. J'accouche en secret, dans un endroit pourri et désert, d'un bébé que je ne veux pas regarder, je ne sais si c'est une fille ou un garçon, heureusement j'avais des ciseaux, et je coupe le cordon, je m'essuie avec un chiffon, je retourne rejoindre ma mère toute courbée, pliée par l'?ge et le visage ridée, qui me demande de faire la vaisselle. J'ai mal aux entrailles, et dans le train, je pleure et je sanglote comme une gosse de seize ans complètement paumée, comme une mère qui a perdu son enfant, déjà aimé, jamais connu.

Jbara, c'est moi, et je vais avec elle dans ce car pour rejoindre la grande ville. Je fais la putain sur le trottoir, voilée, et je souris lorsque je gagne quelque billets. Les souffrances de Jbara me déchirent, son ?me simple et pure m'émeut, son corps souillé et torturé m'emplit de compassion.

Jbara pute, Jbara en prison, Jbara chez un sheikh, Jbara, Jbara qui crève et qui s'accroche à la vie, possède cette rage de vivre qui ferait trembler n'importe quel coeur.

Jbara qui donne des frissons et la chair de poule tant elle est authentique et vraie.

Et Saphia, chère Saphia Azzeddine, qui a su écrire avec le coeur. Votre roman est magnifique."




Panthère. le 7 mai 2010.