Ne nous apitoyons pas sur le passé médiatique du livre et intéressons-nous à son contenu. Conquistadors est une véritable promesse : un voyage au Pérou, au XVIe siècleâ?¦ Mais Conquistadors n'est pas tout à fait un roman historique : l'auteur prend non seulement des libertés avec l'Histoire mais surtout un narrateur intervient de temps à autre pour donner son opinion sur les actions barbares des conquistadors qui se moquent éperdument de détruire une culture : leurs seuls objectifs étant de devenir riches et puissants. Il émet également l'hypothèse que cette cupidité a donné naissance à notre société moderne avide d'argent et de profits. Cette analyse quelque peu moralisatrice, quoique juste, manque de subtilité. C'est le seul bémol que je puis formuler sur ce roman fort et passionnant.

''La citation initiale, tirée du Contrat social de Rousseau, donne immédiatement le ton : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira ».''

Ce pacte c'est celui que les conquistadors, Francisco Pizzare en particulier, passe avec les Indiens et leur chef Atahualpa : leur or en échange de la vie. Mais les choses ne vont pas se passer comme convenu, puisque les conquistadors vont détruire, massacrer et réduire à néant tout un peuple, sans remords, sans conscience de leur geste. Les Indiens ne sont guère plus pacifiques : les guerres civiles ponctuent leur existence.

Le seul et unique coupable est l'or. Le responsable : Dieu : « Le premier jour, Dieu avait séparé la lumière des ténèbres et il avait nommé la lumière or et les ténèbres fer. Il n'y avait pas eu de second jour ». Le roman entier s'articule autour de cette logique : posséder tout l'or dont regorge cette terre fertile qu'est le Pérou, et dont les Indiens n'ont pas conscience. Pour eux, l'or ne vaut rien et n'est même pas une monnaie d'échange. Mais pour les conquistadors, l'or est une sorte d'incarnation divine, la présence de Dieu sur terre. L'or est l'unique préoccupation qui va mener les conquistadors à leur perte :
« Après quelque temps, un premier convoi arriva à Caxamarca. Il apportait une grande quantité de vaisselle d'or, des vases, des braseros, des coupes et toutes sortes d'objets. Les Espagnols furent stupéfaits, comme on l'est de voir un miracle se produire deux fois. Il y eut une grande fête. On dansa. Les Indiens portaient, au milieu des ivrognes, des gondoles de fruits.

La vie est un fleuve impétueux qui inonde les plaines, déracine les arbres, renverse les édifices, arrache la terre. Et ce terrible fleuve, après une colère jamais vue, ayant mis un empire aux mains de quelques hommes, se retirait en laissant derrière lui des monceaux de vaisselle. »

Perte il y a, c'est certain : non seulement les Indiens perdent leur culture, leur langue, leurs croyances et une bonne partie de leurs hommes mais du côté des conquistadors, le bilan n'est guère plus réjouissant. Contrairement à leurs espérances, les Espagnols venus chercher fortune n'atteindront jamais le graalâ?¦ Leur quête est sans fin et à aucun moment, le narrateur n'évoque la moindre satisfaction : les conquistadors veulent toujours plus. Aussi les voit-on traverser des plaines, combattre, tuer, mais jamais jouir de la moindre victoire. Certaines descriptions de charniers humains sont insoutenables et pourtant la puissance stylistique l'emporte sur notre dégo?t.



Personne ne ressort gagnant de cette guerre si bien rapportée. Le sang coulera à flot en vain et la chute terrible, poignante. Il y aurait beaucoup de choses à dire encore sur Conquistadors toutefois, je ne veux pas trop déflorer le texte et vous laissez découvrir par vous-mêmes ce texte magnifique et incroyablement écrit.

Anne-Sophie Demonchy, le 29 mai 2010.