Le livre était condamné à une vie souterraine, à des lieux marginaux. C'était là sa véritable destination que de circuler dans les réseaux obscurs de nos échanges ou de se muer en une substance qu'on trafique comme on ferait d'une liqueur proscrite. Les livres ne sont pas des objets de consommation, des denrées prestigieuses, mais des armes, des grenades qui vous explosent au visage. Je savais depuis longtemps qu'on ne tourne jamais une page sans prendre un risque, celui de sombrer vers des eaux profondes, des territoires bizarres où l'on rencontre de quoi vous faire vaciller. Et cela ne pouvait se concevoir dans les sous-sols d'un centre commercial, cela n'avait plus du tout de sens.

Je sentais bien depuis quelques temps que la littérature n'est plus glorifiante, qu'elle est désormais mineure, s'adresse à une minorité de voyous prêts à sacrifier leur assurance, sous vingt mille brasses d'eau, dans les abysses qui ne se laissent pas dompter, des failles recouvertes par nos affairements, nos prestiges les plus lucratifs, oublieux de ce que nous sommes vraiment, rétifs devant la cruauté et les fanges d'où nous venons.

C'était précisément ce qui motivait mon intérêt pour la théologie. L'exploration de ce qui se trouve occulté par notre existence mondaine, cela ne pouvait qu'être une curiosité black, noir de peau comme la boue sur laquelle nous avons construit nos ponts d'or et nos magasins de luxe. A côté de la librairie, on ne voyait plus que des miroirs, des paravents, des odeurs de parfums à vous faire tourner la tête, la prenant comme une cacahuète entre des effluves de finances destinées à vous la rétrécir.

L'argent qui circulait ici sentait plus fort que la chimie des Jivaros ramenant le cr?ne humain à la taille d'une orange. Et dans cet univers luxuriant, dans la luxure des circulations les plus prestigieuses, sous cette camelote qui avait trouvé des noms de marque et des devantures imprenables, s'ouvrait encore une libraire sans place ici, des livres dont la cave était pis que les lances roquettes, les amorces de panthères et de hyènes noires, cr?nes rasés, tatoués en rouge sur fond de charbon et de mines.

J'étais de cette coque, de cette obscure couleur qui marquait ma peau de manière définitive comme celle d'un renégat. Qu'on le veuille ou non, la blancheur était couleur d'innocence perdue, quand le noir montrait de toujours la tonalité du mal. Et dès qu'on accédait à la devanture, à la scène d'une société qui faisait la promotion de la légèreté, de la transparence, il était nécessaire de s'éclaircir la peau, de se défaire du tatouage qui zébrait nos viscères. Cela est vrai des artistes à la mode comme des hommes politiques dont la préoccupation consiste d'abord à se blanchir. Mais moi, en tant que théologien, je devenais plus noir que ma peau. Un bois d'ébène sur lequel inscrire ma révolte, une métaphysique de fleuves sombres et de fleurs empoisonnées.

L'intellection n'était plus pour nous, les noirs, un vecteur de réussite sociale. Elle montrait nos dents, nos sourires de rat. Et la théologie n'avait plus rien de cette odeur d'encens qui encombrait la jupe des curés. Je me sentais au contraire descendre dans l'enfer, comme un Dante noir, un expérimentateur trouvant en Dieu un opium acide.

Marx n'a rien compris à l'opium. Ce n'est pas un laudanum laudatif qui peut saisir celui qui, comme moi, entre en théologie, mais une substance lucide pour déblayer les croutes, un détergeant en train de miner, saper les bases sur lesquelles s'étaient édifiés cette ville et ceux qui la commandaient. Chris n'avait pas les mêmes dispositions d'esprit que moi. Il cherchait la hauteur quand je descendais dans les bas-fonds de la culture, trainant mes guêtres au c?ur des ténèbres."

Extrait de Morningside Park par Jean-Clet Martin, le 5 juin 2010.