Dans la série La saga des revues, LE MONDE présente La Revue Littéraire dans l'excellent article d'Amaury da Cunha :

La littérature dans tous ses états dans LE MONDE daté du 14.08.10.

La revue n'explore pas seulement le terrain de l'avant-garde, mais cherche à prendre le pouls de son époque, sans aucune exclusive.

En 2004, quatre ans après avoir créé sa maison d'édition, Léo Scheer lance La Revue littéraire. Entrepreneur atypique (il a notamment participé au lancement de Canal+, en 1984), il excelle dans l'art de brouiller les pistes et de mélanger les genres. Au printemps 2004, par un communiqué écrit comme un manifeste, il donne le ton de sa nouvelle publication mensuelle. Ancrée dans la tradition, elle cherche à renouer avec l'esprit de la NRF des années 1950 et à privilégier la création plutôt que la critique littéraire. De ce fait, elle défend des individus plutôt que des "machines collectives".

"En 2004 paraîtra la première livraison d'une nouvelle revue mensuelle exclusivement consacrée à la littérature. Parce qu'elle est le dernier bastion où se joue la vitalité de l'imaginaire, (la littérature) devient l'ultime territoire où ce qui pouvait encore avoir un sens dans le combat idéologique, politique ou philosophique, s'est retranché. La Revue littéraire des éditions Léo Scheer entend ouvrir ce territoire, (...) renouer le fil interrompu des grandes revues littéraires de l'ère prémédiatique."

Opération de sauvetage de la chose littéraire ? Entreprise de contre-pouvoir ? Résistance à un esprit moutonnier qui semble régir les lettres françaises ? Cette vitalité promise suscite de la curiosité. En octobre 2004, La Revue littéraire est tirée à 1 000 exemplaires. Sobre et élégante, sa maquette fait immédiatement penser à la couverture de la NRF : même format, même typographie rouge avec le fond crème, sur lequel est déroulé le menu du numéro.

Provocation ? Hommage à l'aventure de Jean Paulhan ? Ce voisinage formel n'est pas du go?t d'Antoine Gallimard, qui décide de poursuivre Léo Scheer pour "concurrence déloyale". Par une mise en demeure, le PDG des éditions Gallimard exige que la nouvelle revue soit retirée du marché. Par dérision, lors du Salon du livre de Paris, Léo Scheer imprime et distribue la lettre menaçante de Gallimard à tous les éditeurs, et l'affaire s'éteint : Gallimard retire sa plainte et la revue peut vivre sa vie.

Cette première livraison de La Revue littéraire se distingue par sa radicalité et par son choix de donner à la création toute sa place. Angie David, secrétaire de rédaction de la revue et auteur d'un très bel ouvrage consacré à Dominique Aury, explique qu'il lui semblait nécessaire de proposer un contenu qui "redonne la souveraineté aux écrivains" et à la pluralité de leurs voix, afin que la revue ne soit pas, par exemple, comme L'Infini, quasi exclusivement tournée autour de la figure de son créateur (Philippe Sollers) et des auteurs de sa collection.

Fidèle au principe selon lequel il faut, comme le souligne Florent Georgesco, rédacteur en chef, "être aux aguets devant toutes formes de vitalités littéraires, sans idéologie ni mode", ce premier numéro reflète un moment de l'histoire littéraire dans lequel la fin des dogmes et des chapelles suscite un sentiment de désordre, mais offre aussi une magnifique liberté. Et la revue laisse aux écrivains le soin de s'emparer de cette liberté dans un espace considéré comme un "laboratoire de création".

On y lit par exemple un vaste texte de Frédéric-Yves Jeannet extrait d'un livre à paraître (Recouvrance, Flammarion, 2006), ou des fragments de Dominique Noguez, distordant, pour rire, l'histoire littéraire : "Jean de La Fontaine était non seulement naïf mais terriblement myope. Prenant à maintes reprises des enfants ou des personnes de petites tailles pour des animaux et notant leurs propos sans autrement s'étonner, il a écrit des contes et des fables en croyant écrire des reportages."

D'un numéro à l'autre, la revue dessine son espace, qui est en déplacement perpétuel, tout en gardant un esprit de continuité. Elle offre, par exemple, à des écrivains peu médiatisés des rendez-vous mensuels, comme la chronique de Gabriel Matzneff qui côtoie les fantaisies raffinées d'Eric Chevillard, ou encore le cours de Pierre Guyotat sur la langue française donné à l'université Paris-VIII, qui clôt chacun des numéros de cette publication et brille par la puissance de ses aperçus et de ses improvisations sur la littérature.

Mais la revue entend aussi ouvrir ses portes aux plumes débutantes qui s'exposent sur Internet. On lira avec intérêt un numéro thématique ("Rétropublication", no 38, février 2009), florilège de textes publiés sur des blogs et qui font ce voyage de l'écran au papier. La porosité de ces supports montre bien qu'écrire aujourd'hui n'est pas qu'une question d'un territoire choisi : l'aisance à se faufiler d'un support à un autre fera sans doute partie des qualités nécessaires aux écrivains futurs.

Cependant, la revue n'entend pas seulement explorer ce terrain de l'avant-garde. Elle cherche à prendre le pouls de son époque, sans aucune exclusive. Aussi attentive à la virtuosité littéraire qu'aux débats de société suscités par un livre (lire par exemple l'entretien passionnant sur le rapport entre documentaire et fiction avec Yannick Haenel, à l'occasion de Jan Karski, Gallimard, 2009), sa pertinence se mesure à son écoute, sans distinction de genres ou de valeurs. On peut par exemple y trouver de longs dialogues avec Yasmina Reza, Jonathan Littell, Marc-Edouard Nabe, Alain Fleischer ou Antonio Tabucchi.

Si le projet de la revue cherchait à identifier la marge et l'ouverture propres à la "littérature de l'exigence", sa courte vie semble bien confirmer cet objectif. Et s'il est difficile de lui dessiner aujourd'hui une histoire, le lecteur peut seulement souhaiter qu'elle conserve son esprit de liberté et d'indépendance : qu'elle demeure cet accompagnement idéal qui est le sien pour éclairer, comprendre et aimer certaines facettes de la vie littéraire.

Amaury da Cunha, le 13 ao?t 2010.