C'est donc pour cela que tu tiens ton journal intime jour après jour, où tu retraces tes amours pour qu'elles restent vivantes au-delà de la mort, mort de cet amour ou mort physiqueâ?¦

Gabriel Matzneff. J'ai commencé à tenir mon journal intime à l'?ge de seize ans et alors je n'avais pas l'intention d'éterniser mes amours. Je tenais mon journal intime pour les mêmes raisons que n'importe quel adolescent ' ou adolescente ' écorché vif : pour y formuler la douloureuse solitude, les révoltes, les br?lures, les désirs, que je ne pouvais confier à personne. Pour un adolescent sensible, le journal intime est l'ami clandestin auquel il peut tout avouer, tout dire. Plus tard, tu as raison, mon journal intime deviendra essentiellement le mémorial de ma vie amoureuse. Mais, d'une certaine manière, ne puis-je en dire autant de mes poèmes et de mes romans ? C'est surtout dans mes essais que s'exprime mon engagement politique, social, philosophique, religieux. Cela dit, à l'encontre du poème et du roman qui sont la vérité choisie, stylisée, le journal intime, lui, est la vérité immédiate, la vie à bout portant, le degré zéro de l'écriture ; tu t'y mets à nu de manière plus patente, plus crue que dans un roman ou un poème, et c'est pourquoi, par les temps qui courent, où la morale des quakers amerloques prend possession de la planète, et de la France en particulier, c'est le plus périlleux des genres littéraires, celui qui te vaut le plus de réactions hostiles, scandalisées. Mais revenons à la victoire sur la mort. En mars dernier, visitant à Saint-Pétersbourg le musée de l'Ermitage, je suis tombé en arrêt, ému, émerveillé, devant un petit tableau de Fragonard que, bien qu'il f?t célèbre, je ne connaissais pas. Cette toile, intitulée Le Baiser volé, traite ce thème de l'amour interdit, de l'amant qui s'introduit subrepticement chez sa belle, cher à bon nombre d'autres peintres du XVIIIe siècle, Boucher, Watteau. J'ignore s'il s'agit d'un tableau autobiographique, si Fragonard y décrit une aventure personnelle, ou si ce n'est qu'une peinture de genre, mais la fraîcheur, la beauté, la carnation, la sensualité de la jeune fille qui lui servit de modèle, aujourd'hui morte depuis bientôt trois siècles, nous sont rendues de manière éternelle. C'est une créature vivante, désirable, jaillie, tel le Christ, du tombeau, comme l'est toute cette belle, bandante jeunesse, filles et garçons, que les peintres du XVIIIe siècle ont aimé fixer sur leurs toiles. Dans le poème Marquise, Corneille avertit une jeune fille qui repousse ses avances parce qu'elle le juge trop vieux : « Vous ne passerez pour belle / Qu'autant que je l'aurai dit. » Éa a l'air présomptueux, prétentieux, mais c'est la vérité, et si j'évoque aujourd'hui aux Lettres françaises les jeunes inspiratrices du Baiser volé et de Marquise, c'est unique ment parce qu'elles ont inspiré, l'une un tableau à Fragonard, l'autre un poème à Corneille. Sans le peintre, sans l'écrivain, personne ne saurait aujourd'hui qu'elles ont un jour existé. Eh bien, je pense la même chose des adolescentes qui ont partagé ma vie, mon lit, et qui demeureront à jamais couchées dans les pages de mes poèmes, de mes romans, de mon journal intime. C'est immodeste, comme est immodeste l'Exegi monumentum d'Horace, mais la modestie est une vertu dont un écrivain ne doit user qu'à doses homéopathiques.

Un artiste modeste est toujours suspect (comme l'est un Don Juan qui serait végétarien et ne boirait que de l'eau). Goethe disait que les gens modestes ont toujours une bonne raison de l'être. Un artiste doit être fou d'orgueil. Quand un peintre prend sa palette, ses pinceaux et commence à barbouiller une toile, il faut qu'il soit animé de la certitude qu'il va peindre le tableau que personne n'a peint jusqu'alors, un tableau unique qui sera le plus beau de la terre, sinon c'est inutile, autant aller se balader au bois de Boulogne. Moi aussi, quand je décapuchonne mon stylo et commence à noircir une page blanche, je dois me dire que ce livre, je suis le seul à pouvoir l'écrire, que ce qu'avec mon talent d'écrivain je fais jaillir de mon coeur, de mon cerveau, de mes entrailles, de mon sperme, de mon sang, est unique, incomparable. Nous autres artistes, nous devons être fous d'ambition, non certes d'ambi tion sociale, de réussite mondaine, je ne parle pas de ça, mais d'ambition de beauté résurrectionnelle. Oui, ivres d'ambition, d'orgueil, de confiance en soi. Certes, un tel espoir de vaincre la mort est peut-être illusoire, mais c'est une illusion féconde qui nous rend heureux, une stimulante chimère qui nous insuffle l'enthousiasme créateur et la force de résister aux épreuves de la vie. Il y a un très bon titre de Freud sur les croyances religieuses, L'Avenir d'une illusion. La foi en l'existence de Dieu, en une vie après la mort, en une transcendance est peut-être une illu sion. Raisonnablement, il y a de bonnes chances pour qu'elle le soit, que Dieu n'existe pas, et que, quand nos petites cellules grises s'éteignent, tout finisse avec elles. Toutefois, on pourrait en dire autant d'autres généreux mirages qui soulèvent l'homme au-dessus de lui-même : l'amour, la beauté, les lendemains qui chantent. L'amour peut être trahi, la beauté se faner, les lendemains qui chantent déchanter. L'amour de Dieu, l'amour d'un être, l'amour de l'art ne sont peut-être que des illusions, mais ce sont de belles illusions. Si ces divers visages de l'amour n'existent pas, tant pis pour eux. L'important est qu'ils donnent un sens aux instants si brefs, fugitifs, qu'entre notre naissance et notre mort il nous est permis de vivre sur la Terre.

Illusion vient du latin « jouer avec » donc on peut jouer avec l'illusion elle-même.

Gabriel Matzneff. Naturellement. Lorsqu'au concile de Calcédoine, les pères de l'Église, qui sont d'éminents intellectuels, nourris de Platon, d'Aristote et de Sénèque, dissertent, discutent, débattent sur la double nature, divine et humaine, du Christ, on peut imaginer que les plus intelligents et les plus spirituels de ces pères se rendaient compte que cette tentative de définir l'indéfinissable, d'emprisonner l'inconnu, le divin, le mystérieux, l'ineffable dans des mots, fussent-ils ceux d'une langue aussi métaphy sique et théologique que le grec, était une entreprise irréalisable, une sorte de jeu passionnant à jouer mais perdu d'avance. Il est convenu de railler le byzanti nisme, les imbéciles ont même donné à ce mot une nuance péjorative, mais moi, les querelles byzantines, je trouve ça magnifique. Ce n'est pas parce que les Turcs sont à nos portes que nous devons cesser de faire ce que nous aimons, de parler de ce qui est pour nous l'essentiel, de vivre comme nous avons envie de vivre, de demeurer fidèles à ce que nous sommes. Sur le Titanic, les vieux gentlemen qui jouaient au bridge en buvant du champagne ont, tandis que le bateau sombrait, continué à jouer, à boire, comme si de rien n'était, et ils ont eu mille fois raison. Quand Flaubert, tout seul dans sa petite maison normande, alors que Bismarck bat Napoléon III à Sedan et que l'ennemi envahit la France, se récite à haute voix le paragraphe qu'il vient d'écrire pour vérifier une sonorité, corriger une répétition, une f?cheuse allitération, cela n'est-il pas, ça aussi, illusoire, dérisoire ? Pourtant, c'est ce souci du travail bien fait qui honore l'écrivain digne de ce nom, et le justifie. Flaubert est resté fameux, il est réédité, lu, étudié, mais, serait-il tombé dans l'oubli, le plaisir qu'il éprouvait à polir ses phrases, à créer une ?uvre de beauté, suffirait à justifier son existence. Une bouteille de très bon vin, une fois que tu l'as bue, elle est vide, mais durant le temps que tu la savourais, elle t'a donné un très grand plaisir des sens, et ce plaisir, personne ne peut te l'ôter.

Tu dirais la même chose de l'amour ?

Gabriel Matzneff. Ah oui ! Je pense qu'une histoire d'amour est un moment de bonheur que rien ni personne ne pourra jamais effacer. Une heure d'amour, c'est une heure de félicité, de volupté, d'harmonie qui t'appartient pour toujours. Tu l'as vécue et Dieu lui-même, nonobstant sa toute-puissance, ne pourrait t'ôter la beauté de ce que tu as vécu. Ce souvenir précieux, tu dois le conserver dans ta mémoire, dans ton c?ur, et c'est là où intervient la littérature. Les amours mortes, si elles t'ont inspiré un beau poème, ou un beau roman, ou de belles pages de journal intime, ou de beaux Mémoires, elles ne sont pas mortes, elles deviennent immortelles. Tu peux avoir été abandonné, trahi, le vainqueur, c'est toi. Un écrivain a toujours le dernier mot, car il a reçu des fées bienveillantes qui se sont penchées sur son berceau le pouvoir de transformer ses défaites, ses échecs en autant de victoires. Nos souffrances morales et physiques sont pour nous une source d'inspiration : la vie saisie sur le vif, la vie bue au goulot. La nature a bien fait les choses puisque les souffrances sont parfois plus inspiratrices que le bonheur. Le bonheur, tu en jouis, tu le dégustes, il t'incite à une douce béatitude, à une joie paisible, mais il ne te pousse pas à te jeter sur ton carnet et à noircir des pages, frénétiquement. J'ai beaucoup balancé avant de me marier, j'ai hésité pendant cinq ans entre le monastère, le mariage et la vie libertine qui était la mienne mais qui ne me satisfaisait plus. Finalement, je me suis marié et je m'étais alors dit que j'écrirais un roman sur l'amour conjugal. En réalité, je n'ai écrit ce roman qu'au moment de mon divorce, et le thème en fut non le couple, mais l'éclatement du couple. Le divorce fut très douloureux. J'ai raconté dans Isaïe réjouis-toi l'irruption d'un jeune collégien anglais, joli comme un c?ur, dont mon ex-femme et moi nous sommes tombés tous deux amoureux, que nous avons mis dans notre lit et comment ça s'est mal terminé. Tant que tout allait bien, je n'écrivais rien. Je n'ai vraiment commencé à prendre des notes pour ce roman que lorsque le mariage a volé en éclats.

Pourtant, un essai comme Les Moins de seize ans, un roman tel que Mamma, li Turchi ! sont des livres heureux que tu as écrits dans des circonstances de bonheur.

Gabriel Matzneff. Tu as tout à fait raison. Il y a des livres jubilatoires, et la plu part des miens, y compris les dramatiques, expriment un vif désir de bonheur, un vif amour de l'existence et de ses passions. Je voulais dire que, pour un artiste, une crise spirituelle, physique, amoureuse, politique, peut, si pénible qu'elle soit, se révéler créative. Les meilleures pages de mon deuxième roman, Nous n'irons plus au Luxembourg, sont celles où je décris les coliques néphrétiques d'Alphonse Dulaurier, car ces pages je les ai écrites gr?ce aux notes que j'avais prises dans l'instant même où, frappé de la maladie de la pierre, je me tordais de douleur en attendant la piq?ure de morphine de SOS médecins. En temps normal, je n'écris pas sur mes reins, j'oublie même que j'ai des reins. Quand tu n'as pas mal aux dents, tu ne penses pas à tes dents. Tu n'y penses que lorsqu'une rage impromptue te précipite chez le dentiste. La félicité est propice au dolce farniente. La douleur stimule. Joseph de Maistre et Nietzsche ont écrit de très belles pages sur la fécondité des temps troublés. Quasi-personne ne connaissait l'existence d'un certain volcan islandais jusqu'à ce jour de 2010 où son éruption a cloué les avions au sol, paralysé la planète, pour la plus grande joie des gens d'esprit.

Tu assimiles souvent l'amour à la passion, mais n'est-ce pas opposé ? L'amour demande un effort quotidien alors que la passion est violente et autodestructrice.

Gabriel Matzneff. Si on prend la passion dans le sens de l'ubris des Grecs, qui est une ardeur excessive, un excès qui aveugle et rend fou, oui. Mais un amour passionné n'est pas nécessairement un amour voué à la violence, puis à la destruc tion. Cela dépend du sens que nous donnons aux mots. Un amour passionné peut signifier seulement un amour très intense. Néanmoins, souvent, c'est exact, la passion dévore ceux qu'elle atteint. Je l'ai vécu, je le décris dans mon journal intime, dans certains de mes romans. Ainsi, par exemple, la jalousie transforme quelqu'un en espion de la personne aimée, en persécuteur et ' la persécution engendrant la persécution ' les deux amants finissent, tout en s'aimant à la folie, par s'entredévorer. Ce mot de « folie » n'est pas très rassurant. L'amour, c'est rarement la sérénité. L'amour, c'est l'inquiétude. Aimer quelqu'un, c'est s'inquiéter pour (ou à cause de) ce quelqu'un. Si la personne que tu aimes est en retard, tu t'inquiètes, tu t'énerves, tu t'imagines qu'elle a eu un accident, ou qu'elle est malade ou, pire, qu'elle a décidé de ne pas venir, de rompre, qu'elle est dans les bras d'un autre. Moi qui ai souvent des amours clandestines, je passe mon temps à guetter des coups de sonnette, et si la sonnette ne retentit pas, je me ronge les sangs, je me dis que les parents ont découvert notre liaison, je m'invente des films catastrophe. Le ch?timent de l'amant qui a des amours irrégulières, c'est l'attente, l'incertitude. Quand on n'aime personne, on est bien plus tranquille. « É vivre seul, on vit pour soi », chante Barbara. L'amour, quelle que soit sa forme, nous rend vulnérables. Un homme courageux est capable de ne pas parler sous la torture, mais il risque de craquer si ses bourreaux le menacent de torturer sa femme ou ses enfants. Quand le futur Bouddha, le prince Siddharta, apprend que sa femme vient d'accoucher d'un fils, il n'a qu'une phrase : « Une chaîne m'est créée. » L'amour est une chaîne qui, certes, peut être douce, agréable, mais c'est une chaîne. Celui qui prend l'amour mais refuse la chaîne, c'est Don Juan, l'impavide et insensible Don Juan, le héros inaccessible à la douleur. Mais, précisément, Don Juan n'est pas un homme comme toi et moi, ce n'est pas un être de chair et d'os, c'est un mythe, une abstraction, un concept. L'homme de pierre, l'uomo di sasso, ce n'est pas la statue du Commandeur, c'est Don Juan lui-même.

Justement, à lire Un galop d'enfer ou Mes amours décomposés, par exemple, volumes de ton journal où tu dévoiles ta vie libertine, j'ai l'impression que ce qui te distingue de Don Juan, c'est le cynisme.

Gabriel Matzneff. Je suis l'anti-Don Juan parce que, moi, je suis un très gentil garçon, je suis un tendre, le contraire d'un c?ur dur. Dans mon journal, on voit des conquêtes, mais on voit aussi des échecs. Je séduis, mais je suis aussi trahi, abandonné. On m'y voit heureux, mais on m'y voit aussi malheureux, désespéré. Cela dit, une jeune personne qui m'envoie balader, refuse de venir dans mon lit, occupe moins de place dans mon journal qu'une jeune personne avec qui je vis de longues années d'amour passion, et c'est bien normal. J'ai d'innombrables défauts, mais j'ai au moins une qualité : je ne suis pas un amoureux transi. Dès que je comprends ' et pour cela j'ai un sixième sens ' que telle personne que je désire n'est pas attirée par moi, que ce désir n'est pas réciproque, que jamais elle ne tombera dans mes bras, aussitôt je coupe court, je l'oublie. Je n'ai aucune disposition pour la souffrance inutile. J'accepte de souffrir à cause d'une amante avec qui je vis une passion dévorante, mais certainement pas à cause d'une mijaurée avec qui je ne vis rien. La vie est courte et j'ai horreur de perdre mon temps. Tu le vois, bien que je m'en défende, à moi aussi, il arrive d'être cynique. Dans la vie amoureuse un peu de cynisme ne messied pas. Si on en manque, on risque de se faire bouffer, on risque d'être dupe, et c'est ce que je hais le plus au monde, être dupe. Un autre point sur lequel je suis aux antipodes de Don Juan, c'est son go?t de draguer les femmes des autres. Moi, c'est le contraire. J'ai horreur de piquer les femmes des autres, je n'aime que les filles libres, vierges si possible, et il suffit qu'une jeune femme sur laquelle j'ai des vues me parle de son petit ami ou de son fiancé pour que je renonce aussitôt à mon entreprise. J'ai eu trois femmes mariées dans ma vie, mais le mari de la première était homosexuel et couchait avec un boxeur, celui de la deuxième, un banquier, faisait fortune en Arabie Saoudite, le troisième était un pilote de Boeing, autant de cas de force majeure, tu me l'accorderas. En règle générale, je n'ai pas plaisir à briser un couple. Deux êtres qui s'aiment, c'est un équilibre fragile, nous ne devons pas y apporter le trouble. Ce n'est certainement pas moi qui, invité aux fiançailles de Zerline et de Mazetto, m'empresserais de séduire la fiancée. Sur ce point, je suis kantien : je ne fais pas aux autres ce que je n'aimerais pas qu'on me fît.

Tu évoquais la relation que tu avais eue avec ta femme et un garçon : penses-tu qu'on puisse aimer plusieurs personnes à la fois ?

Gabriel Matzneff. Oui, il y a cet exemple, mais encore au jourd'hui j'ai plusieurs femmes dans ma vie. J'en ai moins que lorsque j'étais jeune, mais j'en ai. Chacune d'elles, je l'aime différemment, chacune d'elles a sa singularité, sa spécificité, elles ne sont pas interchangeables. En amour comme en amitié, chaque être est unique et t'apporte quelque chose d'unique. Cela dit, cette situation n'est pas satisfaisante, je te mentirais si je prétendais en être satisfait et, pour être sincère, je t'avoue que les rares fois dans ma vie où j'ai été totalement fidèle j'étais plus heureux, en tout cas plus tranquille, que dans l'infidélité, car l'inconstance est toujours escortée de la nécessité de mentir et de la crainte de faire de la peine, comme dans la gravure de Dürer le chevalier est escorté de la mort et du diable. Même si l'être aimé ne proteste pas, semble accepter de te partager, de t'accepter tel que tu es, avec ton inconstance, tes tromperies, ce n'est pas le bonheur total. Wilhelm Reich, un psychanalyste que j'apprécie beaucoup, infatigable théoricien de la libération sexuelle, a noirci des pages et des pages contre la jalousie amoureuse, contre la possessivité, mais sa dernière épouse, une Américaine, racontait en riant qu'il était le plus jaloux des hommes et lui faisait une scène si elle parlait plus de deux minutes avec le jeune laitier. Sur le papier, Reich avait raison, la jalousie amoureuse est un vilain défaut, mais dans la vie, ça ne se passe pas comme ça.

Dirais-tu, pour reprendre une expression de Nietzsche, que l'amour est « par-delà le bien et le mal » ?

Gabriel Matzneff. Oui, l'amour est au-dessus de la loi morale, et je complé terai la phrase de Nietzsche par celle-ci, qui est de Berdiaeff : « L'amour est tou jours illégitime. » L'amour est toujours illégitime, parce que la société n'aime pas que les gens s'aiment. L'amour, c'est le désordre. Tels les romanichels, il est enfant de Bohème, il n'a jamais connu de loi, il fait donc peur aux bourgeois. Qu'on l'interdise ! Qu'on l'expulse ! Dans la chanson de Brassens, les passants honnêtes reluquent d'un air sévère et jaloux « les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics ». L'amour est toujours illégitime parce que l'amour, c'est le scandale. Les passants honnêtes sont jaloux des riches, sont jaloux des puissants, mais ceux qui excitent le plus leur hargneuse jalou sie, ce sont les amants, ceux qui ont une vie érotique intense, aventureuse, hors normes. L'amour est craint, et envié, et haï, parce qu'il nous rend invulnérable. C'est l'ultime et sublime plan des Visiteurs du soir, de Marcel Carné (où, à l'époque, certains virent une métaphore de la France occupée, de la Résistance) : le diable, magnifiquement interprété par le grand Jules Berry, qui a changé en pierre les deux jeunes amants, se met à fouetter rageusement la statue lorsque, entendant un étrange bruit, il comprend que les c?urs des amants pétrifiés continuent de battre. Il bat la statue, il bat, il bat, mais en vain. Le diable est vaincu, la mort est vaincue, et l'amour, triomphant, sort du tombeau, tel le Christ dans la nuit de P?ques. Notre t?che, à nous, écrivains d'aujourd'hui, suivant la voie tracée par ceux d'hier, un Baudelaire, un Apollinaire, un Aragon, est d'exprimer ce coeur qui, par-delà la mort, continue de battre, cette double réalité de la fragilité de l'amour et de sa force vivifiante, résurrectionnelle :

Alors, ô ma beauté ! Dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

Gabriel Matzneff, Les Émiles de Gab la Rafale, Éditions Léo Scheer, 368 pages, 20 euros.
Gabriel Matzneff, ouvrage collectif sous la direction de Florent Georgesco, Éditions du Sandre, 368 pages, 39 euros.