Le 10 novembre 2010 parait en librairie le nouveau livre de Nathalie Rheims : Car ceci est mon sang.

Le titre. Il y a quelque chose qui pourra sembler sacrilège à certains dans ce titre. Utiliser de la sorte une phrase, sacrée pour tous les chrétiens, qui est au centre de l'Eucharistie, du Credo de ceux qui croient que le Christ est Dieu, et par conséquent du rituel qui leurs permet de communier avec lui à travers le corps du Christ, peut sembler iconoclaste. Il y eut des périodes de l'histoire de l'Église où on se massacrait hardiment pour moins que ça.

C'est justement dans cette histoire là que se meuvent les héros de ce roman, par exemple dans le moment paroxistique que fut la croisade contre les Albigeois, "solution finale" trouvée par les gardiens du dogme pour éradiquer l'hérésie Cathare. Nathalie Rheims utilise, pour son récit, un des aspects essentiels de la thèse Cathare, qui eut tant de succès à l'époque, ce qui explique sans doute la violence de sa répression, selon laquelle notre monde n'a pas été créé par Dieu mais par Satan, puisque rien dans ce monde n'est éternel alors que la substance même de Dieu est l'éternité. Selon eux, le monde du "bien", celui de Dieu, est à côté du notre, mais nous ne pouvons ni le voir ni le connaître.

Le roman, dont l'action se déroule aujourd'hui, reprend ces thèses à travers leur survie au sein de communautés rivales qui s'affrontent, certaines allant jusqu'à retenir dans leurs rituels le côté "Vampire" de la phrase sacrée. Mais tous les personnages participent de cette croyance centrale selon laquelle notre monde n'est qu'une illusion.

La couverture. Même si la posture représentée dans la photographie utilisée ressemble à un Christ sur la croix, elle évoque aussi le mouvement d'un danseur que l'on pourrait croire sorti du dernier ballet de Preljocaj : Suivront mille ans de calme sur le thème de l'Apocalypse, ou du spectacle de Mylène Farmer : Point de suture. Il semble bien, même si le monde n'est qu'une illusion, qu'il s'agit bien du danseur qu''Alain Escalle a placé dans le spectacle. Le roman commence par l'apparition de ce personnage, à la fois coup de foudre amoureux et révélation mystique pour la narratrice.

Cette double émotion, l'une religieuse, l'autre affective, qui mêle l'amour et l'effet produit par une "révélation" (sens véritable du mot "apocalypse"), comme a pu le ressentir Claudel à Notre-Dame de Paris le jour de Noël 1886, il avait vingt ans, devient le fil principal de l'histoire qui relie la narratrice au personnage principal du roman. Voici comment Claudel évoque ce qu'il a ressenti ce jour là :

« ''J'étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l'entrée du ch?ur, à droite du côté de la sacristie. Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon c?ur fut touché et je crus. Je crus, d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, de l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.'' ».

La narration. Car ceci est mon sang est le douzième livre de Nathalie Rheims. Son oeuvre, son univers, oscillent entre deux genre littéraire, à priori éloignés l'un de l'autre, et qu'elle tente progressivement, livre après livre de faire se rejoindre : d'un côté : "l'écrit intime" (Journal intime, Claude...pour les derniers), écrits au -JE-; de l'autre côté : le thriller (Le cercle de Meggido, L'Ombre des Autres...) avec, toujours, une connotation métaphysique. Ce roman réalise complètement la synthèse entre les deux genres puisque s'y croisent une écriture intime du -je- de la narratrice face à ses émotions, et un autre narrateur, non défini, qui écrit un thriller, sans que jamais on ne sente d'accroc entre l'un et l'autre.

Si on tente de définir la singularité de l'univers de Nathalie Rheims, souvent évoquée par les critiques littéraires, mais jamais vraiment définie, ce roman permet de le faire plus facilement et il apporte un éclairage, comme point d'aboutissement, au cheminement de l'auteur dans ses précédents livres. Certains, comme Le Rêve de Balthus ou L'Ange de la dernière heure, annonçaient ce genre littéraire singulier qu'on pourrait appeler le "Thriller intime", exercice périlleux, que parvient à accomplir avec gr?ce Nathalie Rheims dans ce petit roman.

Il faut se méfier des petits livres. Ici, chaque mot, chaque phrase ne peuvent être survolés, on ne peut avancer que très lentement et prudemment dans un récit qui se promène au bord des gouffres.

Les trois principaux éléments de l'intrigue sont :

- L'histoire d'amour entre la narratrice et son apparition muette. - L'affrontement entre les héritiers de l'hérésie cathare, devenus des frères ennemis, mettant en oeuvre des statégies opposées pour faire triompher le bien. - L'aventure scientifique d'un savant américain, spécialiste du cerveau, sur le point de découvrir ce qui permettrait à l'espèce humaine de faire reculer la mort, mais serait une transgression de l'interdit divin.

L'action se déroule principalement dans une abbaye située près d'Albi, secrète et inaccessible, où vivent des moines dominicains, gardiens des archives de l'inquisition contre l'hérésie cathare.