Ce qui est dans ma tête est de toute façon étrange! C'est indiscutable et je m'en rends de plus en plus compte avec les annéesâ?¦ Mais cela n'appartient qu'à l'écriture, à ma vie psychique. Sinon ma vie est tout à fait ordinaire. Ce roman est né d'un choc esthétique que j'ai ressenti à la première du spectacle de Mylène Farmer. Sur la chanson «Points de suture», était projeté un petit film d'Alain Escalle avec un couple de danseurs, et là, j'ai eu une espèce de révélation. J'ai eu l'impression de voir arriver un ange, et ce personnage est devenu comme une obsession pour moi. C'est le Damien de «Car ceci est mon sang», l'ange qui va bouleverser la narratrice.

Cette révélation, dans votre livre, est tout autant d'ordre mystique qu'amoureuxâ?¦

C'est ça. J'avais l'idée de faire un roman sur l'amour, mais chez moi, l'amour ne s'incarne jamais vraiment dans quelque chose de charnel. Je crois qu'en douze livres, personne ne s'est embrassé chez moi. Dans la vie, oui, heureusement pour moi, mais dans l'écriture je suis dans mon monde fait d'absolu. Un univers assez désincarné, mystique, enchanteur, où j'essaie d'emmener les gens dans des histoires qu'ils ne peuvent pas vivre dans leur vie quotidienne. Parce que le quotidien m'assomme, et quand j'écris, j'ai justement envie de m'échapper de ce quotidien-là.

Ce roman est magnifiquement intime et pourtant le titre et la couverture jouent plutôt sur le registre de la provocationâ?¦

C'est un danseur, il porte un pagne. Dans le clip, il est complètement nu. Donc déjà, je l'ai habillé, ce garçon! Mais oui, ce titre peut être pris pour de la provocâ?¦

C'est d'ailleurs un paradoxe que l'on retrouve chez vous, avec ce côté très excentrique et de l'autre, cette douceur extrême et ce grand besoin de puretéâ?¦ Comment vivez-vous ce paradoxe?

Je pense qu'on est tous paradoxaux. Excentrique? Je ne crois pas. Mais j'ai un personnage dessiné, c'est vrai. C'est peut-être une façon de mettre un petit peu une distance entre moi et les autres. Éa vient s?urement d'une épouvantable timidité et puis d'un vrai retrait du monde: je ne sors pas, j'ai un cercle d'amis très restreint, on ne me verra jamais dans les soirées ou les pages people. Je suis tellement souvent seule le soir chez moi avec mes animaux!

Damien, lui, est un ange. Croyez-vous à l'existence d'anges humains?

Bien sur que j'y crois!

D'êtres qui ne seraient pas pervertis par le mal?

Je pense que l'on est plus ou moins perverti par le mal. Mais je crois qu'il y a des ?mes pures, des êtres beaucoup plus proches de quelque chose de très dépouillé, de très clair. C'est drôle, quand je vois les gens, j'ai toujours l'impression qu'ils ont une sorte de lumière, plus ou moins claire, autour d'eux. On me demande souvent si j'ai déjà vu des fantômes. Je n'ai jamais rien vu, je n'ai jamais vécu d'autre expérience que celle de l'écriture ' ce qui est déjà pas mal ', mais par contre, je perçois les gens avec beaucoup d'acuité.

Dans le livre vous évoquez les autistes comme les êtres se rapprochant le plus de cet état de non-perversion. C'est le langage qui serait l'instrument du mal?

Dans la théorie cathare, c'est le Verbe qui est le mal. Je le pense aussi. Evidemment les actes peuvent être très violents, mais on peut frapper avec des mots, on peut tuer avec des mots. Et je crois que ces êtres sont à part, protégés d'une forme de malâ?¦

C'est étonnant: un écrivain qui accuse le langage!

Le langage parlé! C'est pour ça que j'écris. Je n'accuse pas l'écriture, mais le langage, dont je me méfie car il est souvent sans maîtrise.

Et par rapport à ce questionnement sur l'au-delà, où en êtes-vous aujourd'hui?

Au douzième livre, je ne suis pas beaucoup plus avancée. Ce qui est s?ur c'est que j'avance avec une espèce d'espoir qu'on revoie les gens qu'on aime d'une manière ou d'une autre. Je le souhaite tellement. Et en attendant, l'écriture me permet de faire vivre les gens qui sont partis. De conserver une forme de présence.

Propos recueillis pour Le Matin par Anne-Sylvie Sprenger, le 12 décembre 2010