Dans La République des Livres, le Blog de Pierre Assouline.

Du sexe des anges

Parfois, il n'est pas nécessaire de le voir pour le croire. Il suffit de le sentir. Appelons cela un moment de gr?ce en la mettant sur le compte de la poésie afin de n'exclure personne. Encore faut-il être disponible à recevoir ce genre de choc sur amortisseurs, et préparé à être emporté dans un voyage sur coussins d'air. Tout cela à cause d'une apparition. Nathalie Rheims est assez mystique pour y croire, mais pas assez religieuse pour en faire un dogme. Son roman, Car ceci est mon sang, baigne dans ce mysticisme laïc.

Il prend racine sur le Mont des Oliviers où la furtive apparition surgit sous la forme inattendue d'un danseur à la sublime silhouette. Présence d'oiseau, beauté d'ange. Ce coup de foudre amoureux l'obsède tant et si bien qu'elle n'a de cesse de retrouver ce Damien au corps baignant dans une lumière d'or qui vit retiré de tout et de tous.

L'enquête la mène du côté d'une secte d'allumés se livrant à des rituels sataniques en se croyant successeurs de Cathares&Fils. Ce ne sont pas les pires car la narratrice croise également le chemin d'un savant fou charpenté des méninges à qui ses recherches sur le cerveau font croire qu'il pourra inverser le cours de l'Histoire. Il est vrai que tout cela se passe dans une abbaye à l'atmosphère fantastique, à Seilhan, jadis dominicaine, désormais hantée par les adorateurs du Sang du Christ, des hérétiques qui considèrent toujours que Jésus n'est pas une incarnation mais un messager, une confrérie qui se consacre depuis le XVIIème siècle au soin des enfants autistes. A la fin, la narratrice, qui a tout d'un ange, retrouve son apparition.

Il en est que ce genre d'histoires effrayent, excitent, exaspèrent quand elles ne les font pas tordre de rire. J'avoue être dans le camp de ceux que cela détend car c'est tellement éloigné de toute vraisemblance et de la moindre ombre de réel que cela fait parfois décoller. Insoupçonnable ce que la lecture de certains livres peut provoquer comme effet !

Dans le cas des personnages de Nathalie Rheims, on trouve le Court traité de Dieu, de l'homme et de la santé de son ?me de Spinoza, La docte ignorance de Nicolas de Cues et le Bréviaire pour l'éternité d'un anonyme qui fut probablement un disciple de Giordano Bruno.

Ces livres l'ont nourrie et ont irrigué son imaginaire ; ses héros en sont tout secoués; mais pour ce qui est de la dimension la plus noire et occulte de son récit, elle semble être née plutôt de la rencontre dans un no woman's land céleste entre la romancière Ann Radcliffe, pionnière du roman gothique, morte en 1823, et la chanteuse au culte Mylène 'Ainsi soit jeâ?¦â? Farmer, née Gautier en 1961. Occultisme bien tempéré, possibilité du nihil, brouillard ésotériqueâ?¦

Tout y est afin de nous convaincre, dans une écriture d'une légèreté aussi aérienne que minimaliste, que toute carcasse d'homme abrite en elle une étincelle divine. Et que, décidément, les anges ont un sexe. Ce qui serait plutôt de nature à nous réjouir à trois jours du grand saut dans l'inconnu millésimé.

Pierre Assouline, le 29 décembre 2010.