L'ouvrage est joliment introduit par une belle couverture bleue où une ménagère américaine des années 50 tient une sorte de canon aspirateur d'un air décontracté. La quatrième de couverture promet une sorte d'aventure surréaliste et tente de faire croire que ce qu'on va lire est doté d'une intrigue solide et repose sur une construction romanesque traditionnelle. "L'agent Mariage est envoyé en mission sentimentale. Matamore suractif, il s'éprend d'une grande blonde polonaise et finit par assassiner Kennedy une seconde fois, à l'aide d'un canon étrange. Du Caire à Paris, en passant par Dallas et Los Angeles, voici les aventures d'un écrivain à qui tout arrive, et dont l'alter ego, lancé sur la piste de sa propre vie, se bat sur tous les fronts, réactive le passé, accélère le présent."

Sur cette présentation, on a déjà lu plus loufoque. Kurt Vonnegut Jr a fait bien pire. On s'attend à un mélange d'OSS 117 et de loufoquerie surréaliste. Les 170 pages de ce court roman ne raconteront pas autre chose. Il sera toujours possible de se référer à cette sorte de résumé pour voir où on se trouve et pourtant... Matamore n?29 appartient sans aucun doute au domaine de la littérature expérimentale. C'est gentiment surréaliste, déstructuré au possible, très agréable à lire ligne à ligne, voire carrément jubilatoire parfois. Malgré toutes ces qualités, je n'arrive pas sur la distance à comprendre quoi que ce soit à cette tentative de romanesque. Je n'arrive pas à comprendre ce qui peut amener un primo-romancier à s'engager dans cette sorte de travail. Le roman part dans tous les sens, mélange les genres et les référentiels si bien qu'on est en permanence confronté à son dispositif expérimental. Pour être un fervent défenseur de la ligne claire romanesque, le critique que je suis apprécie et croit parfois tenir le bon bout puis se perd bien vite en incompréhension, interdit par la mécanique du récit, dépassé, déposé par une ambition qui reste de bout en bout imperméable.

La lecture de Matamore n?29 est une expérience stimulante qui, en ce qui me concerne, permet d'affiner mon go?t. J'aime ça parce que c'est bien écrit, bien pensé et que chaque séquence trahit l'intelligence pétillante de l'auteur. Je ne pipe rien et suis dans l'incapacité d'émettre un jugement critique sur un travail dont je ne maîtrise ni les références, ni les précédents. Alain Farah me ramène à ma propre ignorance, aux clés que je ne possède pas pour décrypter ce qu'il a à dire. Je peux prendre Matamore n?29 pour une grande poésie surréaliste, appeler Perec ou je ne sais qui à la rescousse mais je passerais certainement pour un imbécile ou un inculte devant les personnes qui aiment cela et s'y connaissent. L'expérience du Matamore est une expérience de l'inconnu qui me laisse baba, contris et conquis. Que faire ? Que dire ? A quoi bon en parler si c'est pour avouer qu'on n'en sait rien et qu'on ne fait pas autorité en la matière. Il y a des écoles littéraires qui ne s'apprennent pas ou qu'on n'a pas fréquenté assez longtemps pour apprécier les travaux de leurs élèves. Alain Farah est de ceux-là. Tant pis.

Un extrait peut-être mais qui ne dira rien de plus. Juste un bout pris au hasard, comme ça, au milieu du tout qui ne nous dit rien. "Après la guerre, reprise de la vie normale. Mariage fréquente un grand établissement tenu par les Pères des missions africaines. Ces prêtres, en majorité français, fondent le Foyer de la Jeunesse Catholique. Un patronage créé pour réunir les enfants chrétiens. Ce mouvement érige, près de la station Sporting, une église et un beau local de deux étages pour le Foyer. Les enfants y passent leur après midi à jouer au croquet en buvant du jus de carcadet." C'est bien mais à quel point ?

Benjamin Berton, le 10 janvier 2011.