La tentation de l'autoédition gagne du terrain, chez bon nombre d'écrivains. Sur la période récente, on note une double évolution : de plus en plus de gens écrivent ; ils sont de plus en plus nombreux à faire éditer leur texte sous forme de livre, car cette possibilité est devenue de plus en plus simple. Aux Etats-Unis, l'autoédition a ainsi dépassé l'édition traditionnelle, en nombre de nouveautés, en 2008. La France n'en est pas encore arrivée à ce stade, mais, à côté des nombreux sites d'autoédition, se multiplient aussi les sites collaboratifs où les auteurs en herbe peuvent montrer et échanger leurs travaux, comme Welove words ou Ebookpulp, etc.

L'autoédition en ligne donne l'impression que l'on peut enfin s'affranchir des filtres traditionnels du secteur, au premier chef, celui de l'éditeur, mais aussi du libraire, voire du critique littéraire ou de l'émission de télé. La dimension "loto" ou super-cagnotte marque aussi les esprits : d'un livre autoédité qui rencontrerait le succès, le pactole pourrait couler à flots.

Il y a tout juste un an, l'écrivain Marc-Edouard Nabe se lançait dans l'"antiédition", terme qu'il préfère à celui d'autoédition. Les 700 pages de L'Homme qui arrêta d'écrire, son dernier roman, ne sont disponibles que sur sa plateforme, Marcedouardnabe.com. Il en a fixé le prix à 28 â?¬ et touche 70 % de cette somme. Or, sur les 8 000 exemplaires qu'il a fait imprimer, il en a vendu 6 000. "Même pendant le creux du mois d'ao?t, j'ai gagné plus d'argent que lorsque j'étais mensualisé par Jean-Paul Bertrand aux éditions du Rocher", précise-t-il. L'enfant terrible des lettres françaises a, qui plus est, été à deux doigts du jackpot, car son livre figurait dans la sélection finale du prix Renaudot. Il aurait alors pu rêver d'atteindre 100 000 exemplaires. "Cela aurait été une révolution de donner un prix à un livre autoédité", dit-il. Au cas où, il avait même été approché par l'éditeur Léo Scheer, qui était prêt à le diffuser. Depuis, Nabe fait une remise de 20 % aux libraires qui viennent s'approvisionner sur son site.

Pourquoi cette opération a-t-elle si bien fonctionné ? L'écrivain ne se fait pas d'illusions. "Pendant quatre ans, j'ai vivoté et j'ai avancé à t?tons, mais j'ai la chance d'avoir au moins 5000 lecteurs acharnés, dit-il, or cela vaut mieux qu'un vague public." A l'avenir, Marc-Edouard Nabe entend vivre de la réédition de ses précédents ouvrages (27), dont il a récupéré les droits, mais aussi de nouveautés qu'il fera connaître sur sa plate-forme.

Si l'autoédition a le vent en poupe, c'est aussi que son statut a changé. "Il y a encore dix ans, autoédition rimait avec compte d'auteur et arnaque, aujourd'hui les préventions sont tombées", constate Jean-Marc Savoye, qui dirige Le Publieur. Depuis le 1er décembre, 22 000 exemplaires de La Crise au Sarkozistan, un pamphlet d'à peine 100 pages préfacé par Daniel Schneidermann, se sont vendus sur ce site, au prix de 10 euros. "On assiste à la naissance d'un nouveau mode de diffusion et de promotion des livres", estime le créateur de l'émission Arrêt sur images. "Si j'arrive à vendre un livre, sans passer par le grand tam-tam médiatique, j'aurai gagné mon pari."

A l'origine de ce succès, il y a évidemment le noyau dur des zélotes d'Arrêt sur images, mais très vite "le meilleur avocat du livre, c'est le livre lui-même", observe Jean-Marc Savoye. Le bouche-à-oreille a fait le reste. A partir du 24 janvier, La Crise au Sarkozistan sera disponible chez les libraires qui, gros ou petits, bénéficieront de la même remise de 40 %. Un bémol, cependant : les livres seront achetés au comptant et ne pourront pas être retournés. "Tout cela ne va pas révolutionner l'édition, mais, avec cette course effrénée à la surproduction, le système actuel a atteint ses limites", poursuit M. Savoye, qui dirige, à côté du Publieur, Les Quatre Chemins, une petite maison d'édition classique. Dans ce nouveau paysage, une vraie question demeure : comment fait-on connaître un livre ?

D'abord uniquement présent sur la Toile, Le Manifeste d'économistes atterrés, oeuvre collective de quatre économistes (Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan et Henri Sterdyniak), a été vendu à 50 000 exemplaires depuis sa parution, en novembre, aux Liens qui libèrent (LLL). Son éditeur, Henri Trubert, a pourtant d? d'abord batailler ferme pour convaincre les auteurs de l'intérêt de le publier sous forme de livre. Il leur a expliqué que le texte bénéficierait ainsi d'"une nouvelle vie médiatique et toucherait un autre public en librairie". De fait, les lecteurs de cet ouvrage dépassent le cercle des économistes pour "servir de boîte à outils à celui qui veut penser différemment", estime Henri Trubert.

Les lignes bougent et plutôt rapidement, mais un point d'achoppement demeure pour l'instant. A de rares exceptions près, le contenu de ces livres, dont le succès vient par le Net, n'a donné lieu qu'à très peu de critiques dans les médias traditionnels.

Alain Beuve-Méry, 13 janvier 2011 pour Le Monde.