Le nouveau livre de Pacôme Thiellement, Les Mêmes yeux que Lost, n'est pas une énième tentative de rapiécer les mystères esseulés pour en tirer une cohérence fragile. A ces mêmes fans, il renvoie leurs questions stériles en leur demandant de s'interroger sur eux-mêmes, plutôt que d'accabler le duo créateur Lindelof & Cuse : car s'ils ont regardé une série avec autant d'attention, s'ils lui ont dédié autant de leur temps et de leur vie, qu'est-ce qu'ils en attendaient donc réellement ? quel était le processus à l'?uvre, auquel ils s'étaient d'eux-mêmes soumis, et qu'ils n'ont pas su reconnaître ? ne devraient-ils pas mieux accuser leur aveuglement personnel, plutôt que l'inconséquence de ceux qui leur ont tant offert pendant six saisons ?

Pour le lostomaniaque orphelin de ses puzzles, le livre de Thiellement, tourbillon de références hétérodoxes, risque bien d'agir comme un geste spectaculaire de prestidigitation : s'emparant de l'écran de télévision, il le fait tourner sur lui-même, et le transforme en miroir, celui dans lequel tant de spectateurs auront refusé de se reconnaître, et qui leur renvoie un reflet différent, métamorphosant et déroutant à la fois ' le reflet qui attend d'être identifié comme celui du Simorgh de Farîd al-Dîn Attar.

« On vous a promis un récit d'île mystérieuse fonctionnant comme une boîte magique. Mais vous allez vous confronter, plutôt sèchement d'ailleurs, aux symboles de la vue, de la connaissance, de l'orientation et du dépôt de la tradition : une tapisserie, une caverne, un phare et une grotte.»

Placée au début du livre, cette injonction de Thiellement détruit d'emblée la certitude en construction permanente qui était celle des fans : un connoisseurship exalté, érigé en savoir autonome et totalisant. Ce qu'il reproche donc aux fans, c'est à la fois d'avoir trop vu (d'avoir sacrifié aveuglement à la profusion des détails) et de ne pas avoir assez vu (d'avoir privilégié le contingent à la trame, la précision inutile aux structures réellement signifiantes).

Son mot d'ordre est le même que celui des personnages du SIVA de Philip K. Dick, commentant un film mystérieux, « on doit revoir ça » - aller cette fois au-delà de la matière profuse et proliférante de la série, de ses innombrables personnages et péripéties ; c'est-à-dire, comme le démontre Les Mêmes yeux que Lost, en partant de la reconnaissance des archétypes anciens reconfigurés sous des apparences contemporaines (l'Agartha, le Manu, la Dharma et le soma), pour passer l'?uvre au tamis indispensable du ta'wîl (l'exégèse spirituelle qui s'oppose à une lecture littérale), afin de révéler, au bout d'un chemin bordé par des figures aussi diverses que Henry James, Sohrawardî ou Antonin Artaud, la nature de miroir éthique qui devrait être celle de toute ?uvre digne de ce nom. D'où le titre : après avoir regardé la série, il faut se laisser regarder par elle pour pouvoir s'en approprier le regard et utiliser sa connaissance pour agir.



Il est beaucoup question, dans Les Mêmes yeux que Lost, de la vertu de patience et du non-agir taoïste ; et certes, en effet, il faut de la patience et de l'attention (et aussi de la confiance dans l'auteur et dans le chemin au long duquel il nous mène) pour apprécier pleinement les dimensions de la « tapisserie de Jacob » telle que Thiellement nous la dévoile, débordant les limites de l'espace et du temps. Mais ce n'est certes pas gratuitement que la quatrième partie de son livre s'ouvre par une longue théorie de l'image, qui semble (mais semble seulement) oublier, pendant plus de vingt pages, le sujet du livre.

Car il est évident qu'aujourd'hui plus que jamais, on ne peut pas parler de séries télévisées (images « pop » par excellence) sans avoir auparavant défini les puissances audiovisuelles, autrement dit les puissances de l'image, telles que Twin Peaks a pu les incarner, et telles que Lost les a redéfinies. Comme Pacôme Thiellement le dit, « le monde de l'?me est lui-même un monde d'images », et ces images ne sauraient en aucune manière être toutes subsumées à une seule nature, une ontologie unique de l'image, qui en ferait soit le dépositaire décomplexé d'une irrémédiable perte de sens baptisée « postmoderne », soit le vecteur malévolent de toutes les aliénations de la société de consommation et de son bras armé la Kulturindustrie.

Ni la défiance sarcastique de Guy Debord (cf. ses abominables non-films), ni la forteresse du « grand art » érigée par Adorno & Horkheimer, ne peuvent plus nous aider ; renversés de tous côtés, ils appellent désormais à un dépassement de ces dualités mortifères. Si « l'homme n'a pas toujours pensé en mots » (phrase de Thiellement qui rejoint le fameux « L'?me ne pense jamais sans image » d'Aristote), alors il nous appartient de faire travailler nos sensations et nos connaissances côte à côte pour discerner, au sein du maelström d'images qui nous est échu dans notre contemporanéité, celles qui veulent nous tromper, nous aveugler, et celles qui, au contraire, nous appellent pour que nous les regardions avec toujours plus d'acuité.

C'est, en quelque sorte, à ce même défi que nous ramènent, dans Lost, les combats par intermédiaires de l'Homme sans Nom et de Jacob : tandis que l'un s'est laissé envahir par l'amertume et l'appel d'un ailleurs fantasmé dont la réalité n'est sans doute pas même ce qu'il attend (mais on ne le saura jamais), l'autre s'est enjoint de dépasser cette dérangeante vérité entrevue (« l'imposture de Mère ») et de poursuivre, par des moyens toujours plus fragmentés et difficiles à recoudre ensemble, le travail de la transmission et de la connaissance.



« Le pari de Lost : transformer notre manière d'être en transformant notre manière de regarder » ' voilà identifié l'éclair qui, rapide et invisible, court entre chaque photogramme de Lost, même le plus anodin. Eclair dans lequel l'éthique et la politique (et l'un ne va pas sans l'autre, encore moins quand esthétique et fiction sont de la partie) s'incarnent et circulent de la manière qui est peut-être aujourd'hui la plus efficace, donc la plus pertinente.

Parlant de Lost, Thiellement évoque « une fiction sur le rôle de la fiction dans notre vie », ou encore un « inlassable variateur de perspective » : le miroir, s'il est enfin identifié, ne se résume pas à une seule image ; il se démultiplie, se réfracte, se reflétant l'un dans l'autre, autant qu'il le faut pour s'adapter à notre propre personne et nous orienter vers la prochaine et indispensable étape de notre mode d'action, c'est-à-dire notre éthique, notre rapport à l'Autre. Mettre une majuscule à ce dernier mot n'est bien entendu pas innocent : il ne s'agit plus seulement de l'abstraction de l'altérité, mais aussi de ces personnages nommés « les Autres » dans la série. Or, comme le démontre à merveille Thiellement, un Autre dans Lost, c'est avant tout « un personnage qui n'a pas eu son flashback », donc un être humain dont, ignorant le passé, on réduit les gestes et les attitudes à une contingence indéchiffrable qui ne peut nourrir que l'hostilité ; et ici cette remarque entre en collision avec la dénonciation de ce qui fait aujourd'hui courir le monde occidentalisé ' un monde où l'individualisme forcené et le greed (que Thiellement baptise justement « prédation ») ont mené à la brisure de l'apprentissage et de la transmission du savoir.

Pris dans cette tunique de Nessus de la modernité qui transforme en destins trahis et brisés leurs personnalités exceptionnelles pleines de courage, de loyauté et d'amour, les personnages de Lost deviennent l'incarnation d'un « vaste réseau social apocalyptique » dans lequel nous pouvons tous, tôt ou tard, venir nous-mêmes nous inscrire quand nos possibilités (voire, nos multiplicités) auront été définitivement écrasées par les appareils d'état et les rouages pervertis de la société.



A cela cependant, une alternative, une « machine de guerre » : l'art, que Thiellement qualifie, de manière très émouvante, comme « seul héroïsme encore possible en Occident ». Les ?uvres d'art sont nos indispensables boussoles, nos derniers instruments d'orientation, de regard vers l'Orient (non pas un Orient géographique, dépourvu de sens, mais un Orient spirituel), d'apprentissage de l'Autre comme en interaction avec soi-même, de l'existence comme combat dont il faut sans cesse remoduler les instruments pour chaque cas précis auquel il faut nous affronter.

Alors, la fiction (incarnée dans Lost, selon Thiellement, par le personnage de Desmond Hume), au lieu d'être ravalée au rang de mensonge ou de futilité, « peut et doit être utilisée comme mythe pour se débarrasser de la ténèbre qui ne cesse jamais de contaminer l'air ». Cette ténèbre, elle est partout autour de nous, et notre combat contre elle n'aura jamais de fin ; mais les ?uvres sont là qui nous aident en permanence à redéfinir, à réorienter notre action, le geste envers l'ami ou l'inconnu, la parole que nous allons lui adresser, la décision que nous allons prendre, la compréhension ouverte que nous allons opposer à ce qui nous échappe. Ce combat, il commençait lorsque Lost s'était arrêtée, et il reprendra de plus belle quand vous aurez fini de lire Les Mêmes yeux que Lost. Et il ne connaîtra pas de fin ' à vous de vous orienter, avec cette seule boussole changeante, dans la tempête magnétique.

Pierre Pigot, le 26 janvier 2011.