Photographie de Gérard Rondeau

L'hommage funèbre qui tue.

L'académicien français Frédéric Vitoux vient de faire paraître, aux éditions Léo Scheer, "Bernard Frank est un chat", hommage à l'écrivain disparu dans un restaurant corse de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, le vendredi 3 novembre 2006. Frédéric et Bernard s'étaient rencontrés, en juin 1983, dans l'église de Neuilly puis au crématorium du Père-Lachaise, aux obsèques d'un autre écrivain, Jean Freustié. L'auteur des "Rats" (Flammarion) et celui de "Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline" (Grasset) sympathisèrent. A bon chat, bons rats.

Curieux texte que ce dernier ouvrage de Vitoux, parsemé de petits débinages, vacheries et perfidies sur le défunt. Frank le veule : "Le Bernard Frank que j'ai connu par la suite n'avait rien d'un homme d'action ni d'entreprise..." ;"Je me demande au fond si Bernard n'avait pas toujours eu cette forme d'indolence amusée - celle d'un homme qui se laissait vivre ou entretenir, qui avait vécu si longtemps chez les uns et les autres" ;"... Spectateur de la vie des autres, du tourbillon des autres" ;"Il se laissait porter, tout comme il n'entretenait en lui aucune ambition mais il se laissait entretenir..."

Frank l'écrivain raté : "(...) Il n'écrivit (à l'exception de ses premiers livres) que parce qu'il était sollicité, pressé, bousculé..." ;"De lui-même(...), il n'aurait jamais rien fait, ni écrit..." ;"Il y avait de grands écrivains sans livres(...)Bernard figurerait sans doute dans la catégorie" ;"Il n'était pas romancier du tout. Il ne se souciait pas de créer des personnages, d'inventer des actions dramatiques(...)Ce n'était pas son fort(...)"Les Rats" avait été pour lui une entreprise sans lendemain, et sans doute cela valait mieux ainsi."

Frank l'amant piteux : "Je n'ai jamais cherché à recueillir les confidences de femmes dont il avait été l'amant, mais je crois, prouesses érotiques ou non, qu'il se fatiguait vite de ce "superflu dont parle Buffon..." ;"Mais au fond, ces histoires de sexe le retenaient fort peu(...).Il faisait vite chambre à part."

Frank l'empoté : "Bernard encombré par son corps" ;"(...) Vieillissement ou pas, amaigrissement ou pas, que Bernard avait toujours plus ou moins perdu son pantalon, que rien n'était à sa taille, qu'il manquait un cran à sa ceinture, qu'il avait oublié ceci ou cela..." ;"Il ne brillait pas en société."

Frank le parasite : "Bernard(...)se laissait vivre, nourrir, loger. Mieux encore, il se laissait protéger" ;"La vie près de Varengeville en valait bien d'autres et il fallut un jour que sa belle-mère ou son ex-belle-mère, excédée, le mît quasiment à la porte pour qu'il regagn?t Paris."

Enfin, Frank le l?che : "Non que Bernard ait jamais été bagarreur de go?t ou de tempérament assez téméraire pour défier plus costaud que lui. Ce n'était pas son genre."

J'ignore pour quelle raison Bernard Frank a pris Frédéric Vitoux comme ami mais il s'est trompé : il aurait d? le prendre comme ennemi. C'était plus sœur.

Patrick Besson, le 5 mai 2011.