Photographie de Gérard Rondeau

Sur son blog, Les divagations de Raphaël Sorin, l'éditeur-chroniqueur, après avoir cité Kundera dans la Pléiade, évoque le livre sur Bernard Frank et quelques souvenirs personnels :

FRANK THE CAT

"S'il m'est seulement arrivé de croiser Kundera (à l'époque du Prix Séguier), j'ai en revanche beaucoup pratiqué Bernard Frank, dès 1975. Lui n'avait cessé de se raconter dans ses livres, romans et essais. Les meilleurs, Un siècle débordé et Solde (repris en 1999 chez Flammarion), autant que ses chroniques, défient les biographes et les exégètes. On ne peut y ajouter que des anecdotes, sans saisir tout à fait qui il était, puisqu'il pratiquait un art très savant de la fuite et de l'évitement.

Après Martine de Rabaudy, dont il faut lire le charmant Une saison avec Bernard Frank (Flammarion, 2010), Frédéric Vitoux s'y colle. Accompagné d'un autre familier de l'écrivain, le photographe Gérard Rondeau, il publie aux Editions Léo Scheer, Bernard Frank est un chat, portrait ému et touchant qui, en fin de compte, n'est qu'un portrait. Et c'est tout à fait suffisant.

J'y ai revécu quelques grands moments de la vie de Frank: la fête au Fouquet's pour son soixantième anniversaire, son enterrement dans le cimetière juif de Bagneux. Mes souvenirs ne ressemblent pas toujours à ceux de Vitoux.

Au Fouquet's je trouvai amusant d'entendre Jean d'Ormesson (qu'il avait souvent moqué) faire son éloge; devant la tombe, je dénombrai les frankistes présents, de Fasquelle à Gaultier, des anciens aux modernes, en me réjouissant de ce passage de témoin entre les générations.

LES RASTIGNAC DE L'ILE SAINT-LOUIS

Vitoux, s'il me révèle un autre visage de Frank, plus intime que ceux que je connaissais (j'étais chargé de ses rééditions chez Flammarion et nous parlions boutique, de corrections et de contrat), a réveillé chez moi d'autres souvenirs.

Au début des années soixante, l'île Saint-Louis était encore une belle endormie, un village niché au coeur de Paris. J'y trouvai bientôt un refuge, la librairie L'Etrave tenue par Nicole Chardaire (elle convolera avec Vitoux, en 1968). Son père gouvernait un café, en face. Il suffisait de traverser la rue pour aller boire un verre et retrouver une bande de jeunes Rastignac (je les avais surnommés en moi-même les "Rastignouc").

Parmi ces fidèles, on comptait Bernard Fixot, promoteur de best-sellers, Pierre Berloquin, un ingénieur, devenu le meilleur spécialiste des jeux en France (on doit lire son dernier livre, une somme, Codes, La grande aventure, chez Michel Lafon). Et je n'oublie pas Anna Gaël, une belle comédienne aux yeux verts, d'origine hongroise, qui épousera un lord excentrique, le vicomte Weymouth, septième marquis de Bath, propriétaire dans le Wessex d'une demeure élisabéthaine de 118 pièces, Longleat... Notre histoire, il faudrait la raconter, ou pas, mais je continue à la trouver amusante."