Ce qui relie l'homme au monde, c'est banal mais c'est l'amour, et Philippe n'en reçoit jamais, se persuade, en lambeaux, qu'il n'en recevra plus, jamais. Ses rencontres, parfaitement moches, sont accidentelles, décevantes, puériles : elles ont le go?t camphré des cadavres. Un jour, sous la pluie dégueulasse, on retournera au pays, retrouver les amantes dociles, les destins dociles comme des petits chiens. Je suis monstrueux, pervers, narcissique, j'ai tous les ingrédients pour rater ma vie, entre boulots minables et plaquettes poétiques publiées chez les éditeurs sans pignon et sans rue : pourtant, en 2011, trente ans après cette misère où s'est jouée ma vie, j'écris un livre aux cicatrices intactes, à la précision de quartz, je mets en place une mathématique singulière, une théorie des larmes. L'économie du mot, sa musique parlée, son essentielle vérité : Serge Safran, sans gloire, écrit un des plus beaux livres de cette année. Il prolonge, sans frime, le souvenir affectueux, masochiste, d'années de désolation que forcément il vécut, derrière le masque de son personnage visité par le chagrin, la mort, les chardons. C'est un récit hanté : l'histoire d'une flétrissure, d'une agonie, et d'une extase en même temps que cette agonie. Un bain de mer, mais dans un océan de tristesse. É ceux qui voudraient savoir ce qu'est la littérature, je recommande ces 160 pages délicates et fragiles, débarrassées d'ornements, mélancoliques et passionnées. Serge Safran, morose poète, est souverain dans la désolation. C'est le maître des orties. « Il ne possédait que son malheur et ses larmes » : avec ces deux atouts, qui sont les armes d'un incapable, Serge Safran fabrique un petit monde ' parfaitement universel et, comme l'e?t dit Mallarmé, fleuri de glace.

Yann Moix