Ma mère est humoriste
de Carla Demierre

Le "contraire de maman", un drôle de feuilleté de mots

Carla Demierre explore avec cocasserie les relations mère-fille, en un discours décalé dont le mot maman est le sésame de l'origine. Un texte vertigineux où la psychanalyse peut remplacer les vacances.

Tout commence dans un feuilleté. Pas de meilleure idée pour aborder ce texte de Carla Demierre que cette image.

Au commencement était le verbe, est-on tenté de citer, mécaniquement. Mais l'auteur nous renvoie à un autre commencement, charnel mais tout aussi symbolique: la mère. Feuilleté de langue et de corps, ainsi se donne à lire ce livre étrange, qui déconcerte et attache. La dimension humoristique y est pour quelque chose, là aussi annoncée dès le titre. Jouant sur le sourire plus que sur la vraie rigolade, l'humour revendiqué marque l'ironie, la distance devant ce sujet difficile des relations mère-fille. Histoire de langue, ce rapport à l'origine est avant tout histoire de mémoire, de souvenirs réels ou rêvés. Des choses se produisent et leur souvenir s'amoncelle au fond du trou. Ces alluvions sont peut-être la matière de ce livre. Elles se déposent, couche après couche, formant ce lit de mots et de chair, à commencer par ce mot, maman.

Souvent ma mère me désignait l'ensemble de son corps en l'intitulant 'maman'. En l'intitulant, comme un livre.Carla Demierre nous invite donc à feuilleter ce corps-livre. Le mot maman va nous servir de sésame. Le geste de la mère, pointant le doigt vers elle pour inviter l'enfant à l'appeler, réunit la langue et le corps dans cette fondation du langage. Comment contredire sa mère? Le contraire de maman n'est pas le refus de parole. C'est dire un autre mot, tous les mots. Mais contredire sa mère, c'est peut-être refuser ce statut de fille en devenant mère. C'est d'ailleurs à sa petite fille que la mère s'adresse en l'encourageant à dire maman. Cette scène où la maternité gigogne donne le vertige occupe une place centrale dans la première partie du livre. Carla Demierre y choisit son terrain, y dispose les protagonistes. Rien de cérébral, pourtant. Ce n'est pas un raisonnement qu'elle nous propose, mais une série de tableaux issus de ce feuilleté sensible. On y lit cet autoportrait ironique d'une fille dont la mère est le miroir, un miroir qui ne sera jamais assez déformant. La ressemblance devient une hantise, et on finit par se prendre pour ce que l'on aime: ainsi, dit la narratrice, quand j'écoute Glenn Gould jouer du piano, je peux imaginer très sérieusement que c'est moi. Jeux de mots et du corps, rêves et fantasmes, tout cela appelle évidemment la psychanalyse. Elle est au rendez-vous, avec toute la cocasserie voulue par l'auteur: pour remplacer utilement les vacances. Pourquoi pas? Carla Demierre, en tous cas, a bien employé les siennes.