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Modiano cantabile

L'auteur de ce petit livre brumeux et mélancolique est manifestement atteinte d'un trouble incurable - la modianopathie - dont les symptômes (répertoriés par la faculté) sont : une perception floue de la réalité, un fétichisme du patronyme bizarre, des crises récurrentes de déréliction, un sens aigu du temps qui passe et des souvenirs qui s'estompent.

En l'occurrence, ce haut mal s'augmente ici d'une particularité qui vaut d'être signalée : Mme Lebey - une jeune femme moderne et, semble-t-il, comblée par la vie - s'est mise en tête, depuis de longues années, de photographier tous les lieux mentionnés dans les romans dudit Patrick Modiano, de les offrir sur Internet et d'y entortiller les épisodes les plus mémorables de sa propre existence.

Tout cela donne, au final, un ouvrage pieux, délicieux, naviguant entre Dora Bruder, Villa triste et La petite bijou, y ajoutant des scènes de genre où l'on aperçoit aussi bien un "Nicolas" d'avant l'Élysée que quelques fantômes comme Rudy, le frère de Patoche, Lucette Almanzor (alias madame Destouches) ou H.B, producteur de cinéma suicidé et célébré dans ces pages avec les égards dus à un grand amour défunt.

Au passage, le lecteur - pour peu qu'il soit, lui aussi, sujet à la belle et fatale maladie modianesque - se laissera flotter entre Annecy, la place des Ternes, Jouy-en-Josas ou autre rue des boutiques obscures. Ce livre, en vérité, est beaucoup plus vif qu'un merveilleux hommage au génial écrivain invisible et un peu bègue. Et plus tendre qu'une rock-collection de ses tubes littéraires. Et plus intelligent qu'une thèse universitaire sur "temps, espace et influences proustiennes dans l'oeuvre de Patrick Modiano". C'est, juste, un ouvrage réglé sur un diapason d'empathie parfaite. Mme Lebey l'a écrit parce que "les romans de Patrick Modiano s'achèvent trop vite". Les aficionados de la rue Lord-Byron ou de l'hôtel Fieve (porte des Lilas) comprendront sans peine ce qu'elle veut dire.

Jean-Paul Enthoven, le 12 mai 2011.