É la suite de la publication du livre de Marie Lebey, Oublier Modiano, les Éditions Léo Scheer ont reçu un courrier recommandé du Conseil de Mr Patrick Modiano. Ne s'agissant pas d'un échange entre avocats qui serait de nature confidentielle et dans la mesure où la presse l'a déjà largement commentée, il nous a semblé utile, pour la clarté du débat et pour l'intérêt des questions relevant de l'histoire de la littérature que soulève cette lettre, d'en présenter, ici, les termes :

"Monsieur,

Monsieur Patrick Modiano, dont je suis le Conseil, est profondément choqué par le "roman" que Marie Lebey a eu l'impudence de lui envoyer, publié par votre maison d'édition sous le titre "Oublier Modiano".

En effet, dans cet ouvrage autobiographique, Marie Lebey s'autorise à entrecroiser des épisodes de sa vie avec ceux de la vie de Monsieur Patrick Modiano, comme si cette personne, dont mon client ignorait jusqu'alors le nom et l'existence, avait quelques points communs avec lui.

Marie Lebey ose ainsi se servir de certains passages des livres de Monsieur Patrick Modiano pour mieux divulguer ses propres souvenirs.

Si ce procédé littéraire consistant à mêler des épisodes de vie qui n'ont aucun rapport constitue une appropriation abusive du nom et de la personnalité de Monsieur Patrick Modiano, votre auteure n'hésite pas en outre :

- à faire exprimer à Monsieur Patrick Modiano des sentiments qu'il aurait ressentis à la suite d'événements sensibles et douloureux de sa vie personnelle, comme la mort de son jeune frère Rudy à l'?ge de dix ans, n'hésitant pas à se rendre au cimetière du Père Lachaise avec l'un de ses amis pour y chercher sa tombe comme s'il s'agissait d'un jeu de piste (pages 53 à 56);

- à lui prêter des souvenirs d'enfance qui ne correspondent à aucune réalité (pages 39, 43, 44-45, 47, 48);

- à se livrer à une analyse d'ordre "psychologique" des sentiments de ses parents vis-à-vis de lui et de leurs relations affectives supposées allant jusqu'à solliciter abusivement les souvenirs de l'un de ses anciens professeurs pour écrire qu'il "embarrassait" ses parents parce qu'il aurait été "le témoin vivant de la mort" de son frère Rudy (page 84);

- à reproduire tout aussi illicitement la correspondance entretenue par Patrick Modiano avec ce professeur de français entre 1965 et 1979 pour se livrer une fois encore à une analyse pseudo psychologique de ses sentiments et de ses relations supposées avec ses parents et en particulier avec sa mère prétendument dépeinte par son fils dans la correspondance précitée, comme ayant essayé "par tous les moyens" de "se débarrasser de (lui) à moindres frais" (page 86; cf également pages 81 à 87).

Or, comme vous le savez, un tel récit des relations psychologiques et affectives de Monsieur Patrick Modiano avec sa famille, f?t-il imaginaire, n'en constitue pas moins une intrusion dans l'intimité de sa vie privée au sens de l'article 9 alinéa 2 du code civil et ne saurait être justifié par son oeuvre et en particulier par l'ouvrage "Un pedigree" auquel il est fait référence.

En effet, Monsieur Patrick Modiano n'a jamais livré dans ses ouvrages le moindre commentaire d'ordre "psychologique" sur ses relations familiales et les événements douloureux qu'il a pu vivre, se contentant de retracer des faits avec la p)lus grande sobriété.

En outre, contrairement à ses affirmations, Marie Lebey n'a pas seulement "poursuivi" les "personnages et le narrateur" des oeuvres de Monsieur Patrick Modiano mais véritablement "l'homme" qu'il est et ce de manière choquante en l'accablant de faux souvenirs d'enfance.

Monsieur Patrick Modiano entend en conséquence par la présente vous mettre en demeure de prendre toute mesure propre à faire cesser les atteintes portées à sa vie privée et obtenir la réparation du préjudice en résultant.

Je suis bien entendu à la disposition de celui de mes confrères habituellement en charge de vos intérêts pour m'entretenir avec lui de cette affaire et régler amiablement, si cela est possible, ce litige.

Je vous prie de croire, Monsieur, à l'assurance de ma considération distinguée."