Vacances d'été d'Emmanuelle Heidsieck.

J'ARRIVE TOUT DE SUITE, MADAME.

Il s'est remarié voilà deux ans avec Elisabeth, qui possède un mas du début XIXe, très chic, avec portail de métal blanc, piscine de 20m mètres, vue magnifique sur les vignes.

Tous deux vont y passer l'été, avec les enfants, les amis, "les du Monthaniel doivent arriver dans deux jours", et aussi Pierre-Olivier, le gardien, qui habite un cabanon dans le jardin, "Pierre-Olivier, s'il vous plaît, vous pouvez débarrasser, nous prendrons le café au bord de la piscine, merci, très bien, merci".

Pierre-Olivier met le couvert, taille les rosiers,répare une fuite dans la salle de bains, donne des leçons de crawl, repasse le linge, n'arrête pas.

Le maître de maison, (au fait, il s'appelle François), consultant après toute une carrière dans une grande boîte (et un jour il s'est retrouvé au guichet des départs "volontaires"), un peu paumé, un peu flottant, un peu vide, s'ennuie un peu, se prend de sympathie pour le gardien,ils discutent, chassent ensemble.

Jusqu'au jour où Pierre-Olivier réclame une "petite rallonge". Nous sommes à la moitié du livre : ça bascule. "Mais de quoi parlez-vous?" François n'en revient pas. Dès que surgit l'affreux mot "augmentation", tous les réflexes de cadre dirigeant remontent, "j'ai fait une carrière, j'ai l'esprit "corporate", l'absence de réponse, c'est le b.a.ba, un visge étonné et dur, c'est la première carte."

Face à la requête de Pierre-Olivier, à qui se joignent d'autres gardiens en colère, François et ses pairs contre-attaquent : "Tout ce petit monde, ces anciens HEC,ESSEC, ESCP, ces anciens X, Mines, Centrale, Télécom, ces anciens IEP, MBA qui, pour la plupart, avaient, bien enfouie, bien camouflée,la cicatrice d'un licenciement ou d'un guichet, qui du coup étaient passés un moment de leur vie de l'autre côté, tout celà sans pouvoir l'énoncer savaient ce que les gardiens voulaient, de l'argent, oui, bien s?ur, mais aussi être considérés".

On ne racontera pas la suite, ni la fin en suspens, précisons qu'il s'agit non seulement d'une fiction, mais d'une politique fiction, imaginée par une journaliste-écrivain combative qui nous avait déjà donné, avec Il risque de pleuvoir un excellent roman sur la privatisation de la Sécu.

Continuer à dire "J'arrive tout de suite, madame" et courir tête baissée? C'est l'histoire de quelqu'un qui veut rester tête haute.

Jean-Luc Porquet, le 18 mai 2011.