"On ne déjeune pas avec le diable, même avec une très longue cuiller" avait déclaré Raymond Barre lors d'une intervention à Amiens le 8 Novembre 1985. Le 21 avril 2010, Yves Mamou reprenait cette formule pour en faire le titre d'un thriller.

Journaliste d'investigation au Monde, il avait beaucoup enquêté sur les us et coutumes des grands laboratoires pharmaceutiques et des organismes publics chargés de les encadrer et de les réguler. Il s'agissait, à l'époque, de sujets assez mal connus et qui réclamaient quelques explications, il n'y avait, souvent, pas assez de place pour en parler.

Yves Mamou, à force de remettre ses projets d'articles dans son tiroir, finit par avoir suffisemment de matière pour en faire un excellent thriller : « Une longue cuillère pour le diable ». La fiction, c'est tellement plus pratique, pour mettre en lumière, bien avant l'affaire du Mediator et l'intérêt qu'il réveilla pour ce sujet, que la contrefaçon et la commercialisation de médicaments dangereux ne pouvaient avoir lieu qu'avec la complicité active de professionnels de l'industrie pharmaceutique. Un an après, Yves Mamou voit son oeuvre de fiction devenir l'objet d'articles bien réels dans la presse et chaque nouvelle affaire rallonge un peu plus la cuiller. Il suit pour nous les derniers rebondissements :

"Le Mediator, cet antidiabétique utilisé surtout comme coupe faim, a confirmé avec éclat que les industriels du médicament n'hésitaient pas à faire assumer aux patients des risques indus lorsqu'il s'agissait d'engranger des profits.

Deux affaires récentes viennent confirmer cette idée majeure d' « Une longue cuillère pour le diable » : que le danger vient de l'intérieur du système et que les institutions chargées de protéger le patient fonctionnent mal lorsque le profit est en jeu.

Ainsi, le Conseil d'Etat vient de mettre en demeure la Haute autorité de santé (HAS) de retirer une recommandation émise en 2007 sur la maladie d'Alzheimer, en raison des conflits d'intérêts des experts qui avaient élaboré cette directive. Tous préconisaient l'utilisation de médications alors qu'ils avaient des liens d'intérêt avec les laboratoires qui commercialisaient lesdites molécules contre la maladie d'Alzheimer. En France, on peut recommander des produits au nom de la HAS et être payé par les laboratoires en même temps.

En avril dernier, le conseil d'Etat avait une première fois sommé la même HAS d'abroger sa recommandation sur le diabète. Pour les mêmes raisons de dissimulation de conflit d'intérêt. Les experts qui avaient participé à l'élaboration de cette recommandation travaillaient tous pour les laboratoires fabriquant des produits contre le diabète.

L'idée que le patient est démuni face à la collusion des intérêts est illustré par une autre affaire récemment révélée par Le Monde. Dans son édition du 23 mai, le quotidien du soir a publié une liste de 400 médicaments contenant du parabène, un conservateur déclaré nocif par l'Assemblée Nationale.

Le problème n'est pas qu'on découvre aujourd'hui le danger d'une molécule chimique. Le problème est que l'Agence sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) censée se livrer à des études sur les risques du parabène affirmait en 2005 que les produits au parabène "sont peu toxiques et bien tolérés, bien que des réactions allergiques puissent survenir chez certaines personnes''".

Le danger vient de l'intérieur.

Entretien avec Yves Mamou, le 26 mai 2011.