Le mercredi 1er juin 2011 le dernier roman de Nathalie Rheims sera mis en vente dans toutes les bonnes librairies. Avant cette date "fatidique", Jérôme Garcin a écrit un article en page 110 du NOUVEL OBSERVATEUR du 26 mai, apparu aujourd'hui sur Bibliobs, à lire avec une loupe :

SUSPENSE É L'ACADÉMIE : LE FAUTEUIL HANTÉ.

Le fauteuil de Maurice Rheims reste vide. Robbe-Grillet ne l'a pas occupé et Weyergans tarde à s'y asseoir. Que se passe-t-il?

Maurice Rheims aimerait bien jouir de son immortalité et prendre enfin de longues vacances dans son paradis corse. Mais un funeste destin s'acharne contre lui. Cela fait huit ans qu'il est enfermé sous la Coupole, où il attend, en vain, d'être relevé. Pour être élargi, il suffirait que son successeur fît son éloge et vînt s'asseoir dans son fauteuil.

Seulement voilà: personne ne se présente, et le commissaire-priseur commence à prendre froid. L'auteur de «La Vie étrange des objets» se demande si son fauteuil, le 32e, ne serait pas maudit. Son prédécesseur, Robert Aron, ne mourut-il pas la veille de son intronisation?

Celui qui aurait d? le remplacer s'est bien moqué de lui, et de la Compagnie. Elu en 2004, Alain Robbe-Grillet n'a en effet jamais prononcé son discours de réception et il a refusé de porter l'habit vert, qu'il jugeait peu seyant, lui préférant le col roulé. Il est mort d'une crise cardiaque, en 2008, obligeant du même coup le pauvre Maurice Rheims à guetter un nouvel impétrant. Et ce fut, en 2009, François Weyergans.

On se souvient de la manière dont l'auteur du «Pitre» prit d'assaut le quai de Conti: avec un somptueux stylo à plume offert par Jean-Luc Delarue, célèbre tireur de lignes, l'écrivain adressa de longues lettres flagorneuses à tous les académiciens. Le procédé inédit fonctionna, et Weyergans fut élu au 32e fauteuil.

Maurice Rheims peut-il enfin respirer? Rien de moins s?ur. Car pour occuper ce satané fauteuil, il faudrait encore que François Weyergans f?t reçu sous la Coupole après avoir chanté les louanges de son prédécesseur. Et cela fait plus de deux ans qu'Hélène Carrère d'Encausse attend, en pestant, cet improbable discours.

Il est vrai qu'on doit au plus gascon des romanciers belges, expert en procrastination et spécialiste des leurres, beaucoup de livres promis jamais remis, et des ouvrages publiés à l'arraché - il fallut près de dix ans aux Editions Grasset pour mettre la main sur «Trois Jours chez ma mère», prix Goncourt 2005.

Mme le secrétaire perpétuel, qui n'a toujours pas digéré l'épisode Robbe-Grillet, a trouvé dans les archives de l'Académie un article stipulant que le nouvel élu avait deux ans, pas davantage, pour se plier au protocole de la réception. Et elle a fixé à François Weyergans une date, au-delà de laquelle son ticket ne serait plus valable: le 16 juin prochain.

Ce jour-là, dans un habit vert réalisé par Agnès b. et portant l'épée que lui a léguée Maurice Béjart, l'auteur du «Radeau de la Méduse» devra, pendant quarante-cinq minutes, célébrer celui des «Greniers de Sienne». Mais la rumeur prétend qu'il n'aurait pas encore rédigé une ligne de ce panégyrique. Jamais l'indolente Académie n'a connu plus palpitant suspense. A côté, la localisation de Xavier Dupont de Ligonnès, c'est un jeu de Game Boy.

N'y tenant plus, Nathalie Rheims, l'impétueuse fille de l'immortel exaspéré, a décidé de s'en mêler. Elle publie, chez Léo Scheer (qui fut l'éditeur du «Salomé» de Weyergans), un roman qui vaut avertissement. Convaincue qu'une malédiction pèse sur le 32e fauteuil, occupé par son père durant vingt-sept ans, mais où l'on compte avant lui un plagiaire, un proscrit et un suicidé, elle a relu, pour s'en inspirer et s'en amuser, «le Fauteuil hanté», de Gaston Leroux (dont Maurice Rheims expertisa la succession).

Dans ce roman paru en 1909, tous les élus mouraient en prononçant l'éloge de leur prédécesseur. Nathalie Rheims feint de chercher, dans les divers manuscrits du «Fauteuil hanté», la clef de l'énigme dont son père serait la victime. Il y a un côté «Da Vinci Code» dans cette enquête où l'on croise, bien cachés sous des pseudonymes, Michel Mohrt, Marc Fumaroli, Maurice Druon, François Nourissier, Erik Orsenna, Pierre Combescot, sans oublier Robbe-Grillet et Weyergans, dont Nathalie Rheims stigmatise «la rétention littéraire liée au développement surdimensionné de son ego» et «la pléiodoplexie automutilante»(allusion à son rêve d'entrer dans la Pléiade).

La fille du fantôme, «gardienne de son éternité», se venge ici de certains infidèles et elle ne manque pas une occasion de brocarder les membres de l'Institut, qu'elle compare aux "clients d'«une maison close". Mais surtout, et parce qu'il ne vient pas, elle a choisi d'écrire elle-même ce panégyrique, ce portrait ému d'un père dont elle semble n'avoir toujours pas fait le deuil.

Un père érudit et charmeur aimant les femmes, Venise, la Corse et l'Académie, qui le dédommageait d'avoir raté son certificat d'études. Et pourquoi, telle Florence Delay qui succéda à son père Jean Delay, Nathalie Rheims ne se présenterait-elle pas à l'Académie afin que Maurice trouve enfin le repos éternel? Son discours commencerait ainsi: «C'était l'homme le plus libre qu'il m'ait été donné de rencontrer.»

Jérôme Garcin, le 26 mai 2011.

Romancière et productrice née en 1959 à Paris, Nathalie Rheims a publié notamment "Lettre d'une amoureuse morte" et "Le Rêve de Balthus".