La cité des diables.

"Il a voulu entrer dans le lit et comme j'étais nue, il a voulu s'introduire en moi. Il bandait comme un forcené. Comme je me débattais, il m'a frappée à plusieurs reprises et Solange a voulu intervenir. Alors il s'est retourné contre elle et l'a cognée à grands coups de poing. Elle a voulu fuir mais il l'a rattrapée, il est sorti du lit et lui a écrasé une chaise sur la tête. Elle a perdu connaissance et elle est tombée par terre, inanimée. Puis il est revenu vers moi et a essayé de nouveau de me violer. Je le mordais partout. J'ai lutté, lutté et il allait réussir à me pénétrer quand je me suis mise à hurler de toutes mes forces. Alors ça l'a stoppé net et il a débandé."

La citation est longue, et je m'en excuse : mais ce passage contient un je ne sais qu'oi d'actuel qui confine, hasard du calendrier, à l'ironie. Toute ressemblance etc. Ce passage, extrait du beau roman de Joël Séria, Venice Beach California, Joël Séria, que je croise quelques fois au Caprice Café (12 Avenue Jean-Moulin, Paris XIVe), est un grand réalisateur à qui l'on doit un film culte, Les Galettes de Pont-Aven (1975) et un chef-d'oeuvre méconnu, Comme la Lune (1977) (1), où ses deux obsessions, le sexe et la trhison, sont fouillées dans tous les sens, auscultées dans tous les recoins.

Ce sont des films métaphysiques, très profonds,très fins : et qui ont l'élégance de se présenter sous une forme burlesque, boursouflée, "comique". On lui a longtemps reproché : mais depuis quelques années, une nouvelle génération redécouvre cette oeuvre qui doit davantage à Alfred Jarry ou à André Breton qu'à Audiard (malgré les apparences).

Dans Venice Beach California, les vieux démons reviennent : le narrateur emménage avec sa femme Lydia, actrice de ses films et magnifique poupée, et sa fille, à Los Angeles. On lui fait miroiter des contrats. Un producteur promet à la belle Lydia un avenir de star. Mais le cauchemar est au bout : c'était pour la sauter.

Le roman décrit la montée du malaise, par d'imperceptibles touches, par d'infinitésimales sensations. dans un style délibérément plat (qui contraste avec la verve démentielle des dialogues de ses films), mais une manière définitivement subtile, Joël Séria parvient, mieux que nombre d'écrivains "professionnels" à rendre la platitude (justement) de cette Californie dont je ne comprendrai jamais, pour ma part, qu'on puisse y passer plus de deux heures.

Tout est là : les requins et les piscines,les années 1970, les Bee Gees, les tubes affligeants de Billy Joel et le soleil indifférent, toujours identique, qui tape sur Sunset Boulevard, Canon Drive, Santa Monica. Drogue, lesbianisme, violence, soirées, acteurs en vogue, midinettes à rollers, pantalons blancs, partouzes, photographes foireux, bimbos vaporeuses, vieilles sorcières, profs gourous, attardés d'UCLA : Séria, toujours économe et clinique, n'oublie rien. C'est un roman de mirage comme il existe des romans d'apprentissage. Il y a un enfer de Los Angeles : ville glaciale sous canicule.

Les Éditions Léo Scheer, qui s'imposent de plus en plus, qui publient de plus en plus de romans atypiques et marquants, ont eu raison d'accueillir Séria en leur sein (c'est son sixième livre), avec son humilité attachante, sa simplicité, son humanité. É lire sur la plage. De Venice. Ou d'ailleurs.

SIGNÉ YANN MOIX, le 2 juin 2011.

(1) Ndrl des ELS : qui sera projeté le 7 juin 2011 à 20h, point d'orgue du bel l'hommage que lui rend le cinéma le Grand Action (5 rue des Écoles, Paris Ve), du 1er au 7 juin : "Sérial Séria".