1) Le sauvetage de l'Europe ou l'art de presser le citron jusqu'à ce que les pépins craquent

« L'image qui me vient, c'est « acharnement thérapeutique »... L'euro est une abstraction. » « Pour moi, l'explosion de l'euro, c'est une probabilité de 90 %. Ce qui provoquerait un trou d'air idéologique formidable mais, dans ce contexte, j'ai très très peur de l'effet de délégitimation des élites. Mais bon, les choses peuvent changer très vite : les populations sont quand même à des niveaux éducatifs très élevés, le sentiment d'une crise est là... » Emmanuel Todd (Extraits d'un interview donné au journal belge Le Soir en janvier 2011)

Il n'y a même pas de différence avouée entre le Fonds Européen de Sauvetage (pardon, de Stabilité) et le Fonds Monétaire International ; en effet, les « tranches » d'aides accordées aux trois pays cigales (Grèce, Portugal et Irlande) le sont sous conditions d'accord par le F.M.I.

Un moment, le F.M.I. a même menacé de ne pas prêter une quote-part de 12 Milliards $ à la Grèce si elle n'accélère pas ses réformes de structures.

Que sont les réformes de structures : très simple « Clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare » ce qui, traduit en novlangue donne à peu de chose près : « Baisser les salaires et les retraites, augmenter les impôts et tailler dans les dépenses publiques, de préférence sociales » par définition, toujours excessives pour les libéraux.

Les conséquences sont uniformément les mêmes : les fonctionnaires sont visés en première ligne (réduction de leurs salaires, baisse de leurs pensions, suppression des emplois publics) mais les « insiders » (terme anglo-saxon utilisé par Edouard Balladur et Raymond Barre pour désigner les fonctionnaires) ne sont pas en réalité les plus atteints car le chômage progresse encore plus vite dans le secteur privé et les salaires y chutent encore plus rapidement.

Les politiques de rigueur et d'austérité ont donc pour but de réduire la consommation pour placer les importations en-dessous des exportations. L'équilibre économique qui en résulte se situe alors nettement en-dessous de l'équilibre économique optimum. Cela s'appelle une politique de déflation avec des chutes du P.I.B. supérieurs à 4%.

É présent, les pays cigales peuvent danser : en Grèce, au Portugal et en Irlande les taux de chômage officiels atteignent 14% à 15%, et comme toujours dans ces cas-là, le taux de chômage des moins de 26 ans est au-dessus du double du taux moyen de chômage car il varie entre 30 et 35% !

L'Espagne n'a pas encore bénéficié du canot de sauvetage européen, pourtant le taux de chômage y dépasse les 21% et pour les moins de 26 ans il dépasse les 45%. C'est plus que l'Allemagne de 1931â?¦pourtant le Premier ministre Zapatero a clamé héroïquement : « Si j'avais 25 ans, je manifesterais contre le gouvernement et je serais avec les jeunes dans la rue ».

Ce qui se passe dans les pays cigales nous attend donc nous concerne. Les Agences de notation passent leur temps à menacer la France de la suppression de l'un des ses trois A. É chaque fois, le gouvernement a du s'exécuter et ce n'est que le début.

Lorsque le Président Nicolas Sarkozy fut élu, le taux officiel de chômage en France était de 8,1%, en mai 2011, il s'établit à 9,2%...malgré la radiation de 297 000 demandeurs d'emploi et de 9 800 RSAstes de moins suivis par le Pôle-Emploi pour le seul mois d'avril 2011 !

De plus, une vérité n'est pas dite : la priorité ne peut pas aller à l'emploi car le déficit budgétaire français a dépassé 7% du PIB en 2011, il faut donc d'abord le réduire.

Là-dessus, les Partis politiques majoritaires, soit l'UMP et le PS, sont d'accord, c'est pourquoi la campagne des présidentielles portera uniquement sur les questions sociétales et sécuritaires (car ces Partis considèrent peut-être qu'il ne faut pas dire la Vérité aux « enfants », après tout pour les élites dirigeantes nous sommes des paresseux vivant au-dessus de leurs moyens et qui roulent trop vite !)

Après 2012, la politique économique est déjà arrêtée par les vrais décideurs, soit les financiers, donc la France n'échappera pas aux réformes de structureâ?¦chers lecteurs, préparez-vous à serrer la ceinture, le chômage n'est pas près de baisser et les salaires ne sont pas près de monterâ?¦

Morad EL HATTAB & Irving SILVERSCHMIDT

Auteurs de La Vérité sur la crise (Ed. Léo Scheer)

P.S. : Lu dans une chronique de l'économiste Martin Wolf (Financial Times, 31 mai 2011) sur l'avenir de la zone euro : « Dans une véritable union monétaire, un dépôt dans n'importe quelle banque de la zone euro doit être l'équivalent d'un dépôt dans n'importe quelle autre banque. Mais que se passe-t-il si les banques d'un pays donné sont au bord de l'effondrement ? La réponse est que cette présomption d'égalité ne tient plus. Un euro dans une banque grecque n'est plus la même chose qu'un euro dans une banque allemande. Dans ce cas, il n'y a plus seulement un risque de panique bancaire sur une banque précise, mais sur un système bancaire national dans son ensemble. »

« L'insolvabilité de certains gouvernements menacerait aussi la solvabilité des banques centrales des pays créditeurs. Cela impliquerait de lourdes pertes pour elles, que les contribuables nationaux devraient compenser. Ce serait un transfert fiscal dissimulé ».

2) La crise en Europe : "Le canard est toujours vivant" par un discret sauvetage des banques...

Une chose est s?ure, même si les dirigeants politiques de la zone euro parviennent à étouffer les problèmes économiques au cours de l'année 2011, ils reviendront en force dès 2012. Cette fois-ci, la crise ne sera pas seulement pour les dettes des Etats cigales (Grèce, Portugal et Irlande) mais pour les créanciers c'est-à-dire les banquesâ?¦

En mai 2010, la crise est finie, la Grèce est sauvée par une ligne de crédit de 110 milliards â?¬ avancée par l'Europe pour 80 milliards â?¬ et par le FMI pour 30 milliards â?¬â?¦depuis la Grèce accélère le rythme des privatisations et décide 6 milliards â?¬ de coupes budgétaires - le rendement de ses obligations de 2 ans atteint 26% - et pour ajouter à la blessure, le gouvernement grec est réduit à juger insultant la demande européenne de garantir les prêts accordés par des îles ou des monuments.

Les sceptiques immoraux faisaient remarquer qu'ajouter de la dette à la dette n'est pas le meilleur moyen de les payer. Par contre, la Vérité officielle affirmait la capacité de la Grèce à payer le tout, même à hauteur de 150% du PIB !

Un an après, c'est le retour au début.

Sur les marchés, les investisseurs des compagnies d'assurance et des fonds de pension refusent absolument d'acheter des Bons du Trésor grec. Ils ont même essayé de se couvrir par des « contrats d'échanges de crédit » (C.D.S.) mais cela n'est plus possible car personne, à présent, n'accepte d'assurer la dette grecque.

Or, peu à peu, les emprunts grecs passés arrivent à échéance. Seules les avances du Fonds européen de stabilisation permettent de rembourser ces échéances. Il en résulte donc que les avances de ce Fonds iront au-delà de 110 milliards â?¬ et qu'elles devront, au moins en théorie, couvrir toute la dette publique grecque sur les marchés, c'est-à-dire plus de 250 milliards â?¬.

Ce chiffre équivaut au total des garanties des Etats notés "AAA" pour les avances du Fonds européen de stabilisation.

En réalité, les échéances des emprunts grecs seront remboursées jusqu'à la fin 2011, par contre dès mars 2012, le Fonds européen de stabilisation devra prêter 30 milliards â?¬ au-delà des 110 milliards â?¬ prévus. Le total des besoins supplémentaires pour 2012 atteint 62 milliards â?¬, ce chiffre sera renouvelé pour 2013.

Donc, ou l'Etat grec est insolvable, ou le Fonds européen de stabilisation lui paie toutes ses dettes !

La Grèce n'est pas seule : le Portugal reçoit des avances pour un montant de 75 milliards â?¬ dont 22,5 milliards â?¬ prêtés par le FMI et 52,5 milliards â?¬ par le Fonds européen de stabilisation.

Les Bons du Trésor portugais sont devenus sur les marchés de crédit par les institutionnels (assurances, fonds de pension) à peu près aussi populaires que les Bons du Trésor grec ou que DSK aux Etats-Unis ! L'Etat portugais ne peut plus se refinancer sur les marchés.

Enfin l'Irlande aussi ne peut plus placer ses Bons du Trésor sur les marchés. A vrai dire le problème irlandais, c'est son système bancaire, déjà financé à hauteur de 117 milliards â?¬ par des avances hebdomadaires de la Banque Centrale Européenne (BCE) et de 70 milliards â?¬ par des avances de la Banque d'Irlande, financées d'ailleurs par la BCE !

Or, la BCE ne peut pas tirer le tapis sous la table sinon les assiettes de soupe descendentâ?¦

A ce jour, la recapitalisation des banques irlandaises n'excède pas 60 milliards â?¬ dont 35 milliards â?¬ apportés sur une avance de 85 milliards â?¬. Cette avance est financée par le Fonds européen de stabilisation (50 milliards â?¬), par le FMI (17,5 milliards â?¬) et par le Fonds de pension des fonctionnaires irlandais (17,5 milliards â?¬). Comment les retraites des fonctionnaires irlandais seront payées ? Personne n'a la réponseâ?¦

L'ensemble des crises financières de la Grèce, du Portugal et de l'Irlande excède déjà, au moins dès 2013, voire dès 2012, les moyens du Fonds européen de stabilisation. Si l'Espagne est désertée sur les marchés, les capacités du Fonds européen ne suffisent plus.

L'actuelle réponse des dirigeants politiques de l'Eurozone est fort simple : gagner du temps. Après tout, comme l'affirmait Henri Queuille, président du Conseil sous la IVème République : « Il n'est aucun problème assez urgent en politique qu'une absence de décision ne puisse résoudre. » ou encore : « La politique n'est pas l'art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. »

En réalité, dans la crise financière en cours en Europe, un chien n'aboie pas : les banques créancières des trois Etats cigales (Grèce, Portugal et Irlande).

Selon les données de la Banque des Règlements Internationaux (BRI), les banques allemandes ont accordées des crédits à hauteur de 193,3 milliards $ en Irlande, de 47,3 milliards $ au Portugal et de 43,2 milliards $ en Grèce.

Les banques françaises, elles, ont accordé 78,2 milliards $ en Irlande, de 35,5 milliards $ au Portugal et de 75,4 milliards $ en Grèce.

Certes, ces montants correspondent non seulement aux prêts accordés au secteur public mais aussi au secteur privé. L'ennui, c'est que dans ces trois Etats cigales le secteur privé n'est pas en meilleur état que le secteur public.

Le silence des banques permet donc de ne pas se poser de questions, il explique aussi la sollicitude des dirigeants allemands et français à l'égard des finances publiques des trois Etats cigales. Lorsqu'ils crient « Sauvons la Grèce, sauvons le Portugal et sauvons l'Irlande », c'est surtout un appel à sauver les créances dans ces trois pays qu'il faut traduire en réalité par « Sauvons les créanciers »â?¦donc les banques.

Morad EL HATTAB & Irving SILVERSCHMIDT, mai 2011.




P.S. : Lu dans une chronique de l'économiste Martin Wolf (Financial Times, 17 mai 2011) sur les difficultés futures de la zone euro après la chute de DSK : « Ce dont Nicolas Sarkozy est dépourvu au plus haut point : le poids intellectuel et la crédibilité auprès des politiques allemands. »