Je reviens vers vous à la suite de votre courrier recommandé du 9 mai dernier.

J'ai été très surpris par la teneur de ce dernier et de la réaction de votre client à l'hommage rendu par Madame Marie Lebey à son égard dans son ouvrage Oublier Modiano.

Car il s'agit bien d'un hommage et, qui plus est, d'une oeuvre de fiction qui ne saurait donner prise aux attaques assénées de manière intempestive par votre client.

En effet, le récit de Madame Marie Lebey ne porte absolument pas atteinte à l'image de votre client.

Au contraire, Madame Marie Lebey fait l'éloge de Monsieur Patrick Modiano dans son roman et ne révèe aucun fait de la vie privée de celui-ci qu'il n'aurait d'ores et déjà évoqué lui-même en public.

En outre, pour parfaire la bonne foi de l'écrivaine, je vous rappelle que celle-ci a spontannément adressé à votre client un exemplaire de son roman à titre gacieux.

Une telle démarche est la preuve du caractère loyal de Madame Marie Lebey dont le roman est une pure fiction mêlant, en filigrane, à son parcours imaginaire, un hommage à Monsieur Patrick Modiano.

Les allusions à votre client ne sont, en aucune manière, attentatoires à sa vie privée ou dénigrantes, bien au contraire.

Enfin, je me permets de vous rappeler que la liberté d'expression est un principe protégé par les conventions nationales internationales et, notamment, par l'article 11 de le Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et l'article 10 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme.

Le corollaire de ce principe de liberté d'expression est qu'aucune censure des auteurs n'est possible en France.

Par surcroît, une censure de la part d'un grand romancier comme Monsieur Patrick Modiano à l'encontre d'une jeune romancière me semble particulièrement mal venue.

Madame Marie Lebey, par son récit, n'a pour objectif que de relater des faits issus de son imagination qui parfois font éloge de votre client du fait de son influence positive dans la vie de l'auteur.

Aucun abus dans la liberté d'expression ne saurait, en l'occurence être caractérisé.

Vous comprendrez en conséquence que je ne suis absolument pas disposé à faire droit à aucune des demandes de votre client et me réserve, le cas échéant, la possibilité d'agir de manière reconventionnelle à son encontre.

Je vous prie de croire, Maître, en l'expression de mes salutations distinguées.

Léo Scheer

Gérant des Editions Léo Scheer.

Pour ceux, historiens, archéologues ou généalogistes de l'édition et de la presse, intéressés par ce sujet, le rapprochement entre cette lettre et le traitement que Delphine Peras réserve à l'affaire Modiano dans son dossier de l'Express, mérite le détour. (D'autant plus que Delphine Péras n'a eu aucun contact avec des personnes responsables juridiquement au sein des Editions Léo Scheer) elle écrit :

"En revanche, Patrick Modiano, lui, est sorti de sa réserve : il n'a pas du tout apprécié que Marie Lebey s'empare de sa vie dans "Oublier Modiano" (Léo Scheer). Peu sensible à cet exercice d'admiration de la part d'une femme qu'il n'a jamais rencontrée, l'auteur de "La Place de l'étoile" a vigoureusement protesté de se voir attribuer des souvenirs d'enfance et des spéculations sur sa vie privée. Dans une lettre à l'éditeur, son avocat, Laurent Merlet, dit combien le célèbre écrivain a été "profondément choqué" par les sentiments qui lui sont prêtés à la suite d'événements douloureux, comme la mort de son jeune frère Rudy à l'?ge de 10 ans. Me Merlet précise : "Patrick Modiano a vécu ce soi-disant roman comme une souillure, car il induit une véritable confusion. Lui-même n'a jamais livré dans ses ouvrages le moindre commentaire d'ordre "psychologique", comme s'y autorise cette dame, sur ses relations familiales. Il s'en est toujours tenu à exposer les faits, uniquement les faits, avec sobriété." Chez l'éditeur, on se dit "très embêté, gêné, attristé", et on souligne que "Marie Lebey a voulu signifier que, gr?ce aux livres de Modiano, elle a pu surmonter ses chagrins". Si Patrick Modiano "n'est pas un censeur", selon son avocat, et n'exige pas la saisie du livre, "nous espérons que l'éditeur saura prendre ses responsabilités". Tiré à 2 000 exemplaires, lancé dans une période creuse, Oublier Modiano ne disparaîtra pas des rayonnages, mais il ne sera probablement pas réimprimé."

Bien entendu, ces dernières informations livrées par Delphine Peras sont erronées : le premier tirage du livre de Marie Lebey n'est pas de 2.000 mais de 4.000 exemplaires, les ventes étant excellentes, malgré la "période creuse" inventée par la journaliste, (peut-être, aussi, gr?ce au battage déclenché par la lettre surprenante du Conseil de Patrick Modiano), nous sommes amenés à réimprimer ce livre qui s'impose comme une des lectures incontournables de l'été 2011 et a peut-être même contribué à ce Prix bien mérité.