"Le discours est prêt" nous assure l'impétrant. Il était temps. Personne ne s'est assis sur ce pauvre fauteuil 32 depuis... 2003 ! Très exactement depuis la mort de Maurice Rheims, célèbre commissaire-priseur, qui l'occupait depuis 1976, "en bon père de famille" selon l'expression de son lointain successeur, François Weyergans. "Voilà huit ans que nous attendons que l'on prononce l'éloge de notre père sous la Coupole, comme le veut la tradition soupire Nathalie Rheims, fille de celui que le Tout-Paris appelait "Maurice" et qui vient de consacrer un roman à cette longue attente. Huit ans, c'est long, tout de même..."

Mais le sort s'est acharné sur le fauteuil 32. Tout avait pourtant semblé s'agencer simplement, en mars 2004, avec l'élection d'Alain Robbe-Grillet. Le pape du Nouveau Roman, star des lettres, de l'Université Columbia aux campus de Tokyo, partageait avec son prédécesseur, Maurice Rheims, un amour pour Gustave Moreau et une conception ludique de l'existence. Les choses se sont g?tées très vite : Robbe-Grillet a annoncé qu'il porterait son légendaire col roulé et un smoking plutôt que l'habit vert lors de son intronisation, "celà est bon pour Giscard, pas pour moi !" explique alors l'auteur des Gommes dans l'Express.

Refus du secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d'Encausse, qui, pour tenter de le faire fléchir, lui fait essayer l'ancien costume du maréchal Juin. Lorsqu'il se contemple dans le miroir, Robbe-Grillet part de l'un de ces rires facétieux dont il a le secret. "J'étais ridicule", confiera-t-il à un ami.

Résultat : l'auteur de La Jalousie ne fut jamais reçu sous la Coupole. É sa mort, en 2008, le fauteuil 32 est donc déclaré vacant. L'élection est fixée à mars 2009. Quelques candidats - Pascal Thomas, Renaud Camus, Didier Van Cauwelaert - se manifestent, suscitant un intérêt mitigé.

On en était là, quand soudain, au dernier jour de dépôt des candidatures, le 5 mars, François Weyergans annonce qu'il brigue, lui aussi le fauteuil. Il va donc se livrer à un blitzkrieg. Et, pour ce faire, , choisit un drôle de chef d'état-major : Jean-Luc Delarue. Un "coup de foudre amical" unit en effet l'animateur de Éa se discute et le romancier de La Démence du boxeur depuis quelques semaines.

C'est avec un stylo japonais Namiki, offert par Delarue,que Weyergans va écrire ses lettres - un tantinet flagorneuses - aux immortels, pour les inciter à voter pour lui. L'auteur de Trois jours chez ma mère s'est même installé dans le vaste appartement de l'animateur, sur les quais, à un jet de pierre de la Coupole.

Il est vrai que les ennuis financiers et immobiliers de François Weyergans sont légendaires. Avant de trouver refuge au milieu des sculptures ultracontemporaines - tel ce père Noël avec un godemicheé géant signé Paul McCarthy... - de Delarue, le romancier d'origine belge a "squatté" un temps chez l'ambassadeur de Belgique à Paris ou occupé un appartement de son ami Maurice Béjart dans la capitale. On a même pu prêter au "coucou" Weyergans, comme le surnomment de mauvaises langues, des arrières pensées immobilières quant à son raid sur l'Académie.

La rumeur ne fait-elle pas état d'un "parc immobilier" luxueux réservé aux immortels ? "C'est totalement faux, rétorque un administrateur du Quai Conti. Nous disposons d'appartements plutôt modestes, loués au prix du marché, comme la loi nous y contraint. Et aucun académicien n'en occupe un, à notre connaissance."

Aurai-je au moins le droit de voyager gratuitement avec la SNCF ? s'enquerra tout de même le candidat Weyergans avec humour, lui qui partage sa vie entre Paris et une maison à Bambecque, en Flandre. Même pas... Tout au plus touchera-t-il une indemnité d'une centaine d'euros par mois, comme tout académicien.

Surprise, le 26 mars 2009 : par 12 voix sur 24 au troisième tour ( et un bulletin blanc ), "F.W." est élu sous la Coupole. Ouf, le fauteuil 32 va rapidement retrouver un occupant !se réjouissent les immortels. reste juste à organiser la cérémonie de réception. Mais les mois passent. Weyergans procrastine, tergiverse, élude.

Au début, on en sourit gentiment, Quai Conti. Puis on s'agace, au point que certains académiciens songent à faire voter un règlement imposant une réception dans un délai raisonnable après l'élection. Mais d'autres rappellent qu'après tout, par le passé, René Clair et Edmond Rostand avaient eux aussi pris tout leur temps...

Mme le secrétaire perpétuel, ferme sur les principes (n'a-t-elle pas remis, le 24 mai, la Légion d'honneur à la très rigoristeChristine Boutin ?), finit par exiger une date. Ce sera donc le 16 juin. L'auteur du Pitre doit s'atteler à son éloge de Maurice Rheims. "Il a à peine connu mon père, mais n'a pas souhaité me rencontrer pour l'évoquer", déplore Nathalie Rheims. "J'ai croisé Maurice, parfois, chez Gallimard, par le passé" répond Weyergans, qui a également demandé aux services de l'Académie de ressortir tous les films de l'INA où apparaissait son prédécesseur au fauteuil 32, afin d'y puiser des éléments.

"Ses" prédécesseurs, devrait-on d'ailleurs dire. car Weyergans évoquera également Alain Robbe-Grillet, occupant fantôme du "32". Catherine, la veuve du pape du Nouveau Roman, assistera d'ailleurs à la cérémonie de réception. Ce double éloge constitue donc un exercice périlleux. Nul doute qu'Hélène Carrère d'Encausse, mais aussi les deux "parrains" du nouveau venu - Angelo Rinaldi et Yves Pouliquen -, tout comme le directeur et le chancelier de l'Académie - Pierre Nora et Jean Clair -seront très attentif le 9 juin, une semaine avant la cérémonie en grande pompe, à l'"installation" de François Weyergans, répétition de son discours en petit comité.

Ils pourront, s'ils le souhaitent, lui suggérer quelques modifications pour son texte. On se souvient que l'on avait ainsi demandé à Cocteau d'éviter de citer le sulfureux Jean Genêt - devenu dans le discours final un "auteur canonisé par Sartre", et que Georges de Porto-Riche, ayant refusé d'amender, comme on l'en pressait, son éloge d'Ernest Lavisse, avait préféré claquer la porte de l'Académie...

Il ne reste plus qu'à espérer que l'imprévisible Weyergans évitera un tel esclandre. D'autant qu'il a convié le Tout-Paris, le soir même de cette répétition, dans les salons du Lutétia, à la remise de son épée d'académicien par Dominique Fernandez. Une épée conçue par le sculpteur César et que lui a léguée Maurice Béjart, sur laquelle figurent de petits chaussons de danse. "J'y ai fait graver un alphabet sur la coquille, la partie courbe qui protège la main de la lame", précise le romancier, s'amusant lui-même de sa récente science "épéique". Il est vrai que le prestigieux et très iconoclaste comité de l'épée qu'il a, comme le veut là encore l'usage, constitué, permettait cette customisation : outre deux Prix Nobel de littérature (Doris Lessing, Mario Vargas Llosa), on y trouve Martin Amis, Jean Echenoz, la comédienne Isabelle Huppert (sur laquelle le romancier avait songé, un temps, écrire un livre) le mécène Pierre Bergé, Antoine Gallimard, Ai Weiwei ("artiste chinois en difficulté" et, sans doute pour la première fois depuis que Richelieu a fondé la compagnie, en 1635, un groupe indé pop branché, The Do - gageons que Jean d'Ormesson et Marc Fumaroli ne se déhanche pas tous les matins sur leur hit On my shoulders... On cherchera en vain, en revanche, le nom de Jean-Luc Delarue. Mais l'animateur a été invité à la réception de son ami sous la Coupole.

Oui, les immortels prient pour que tout se déroule sans accroc. Et que la fameuse "malédiction du fauteuil 32", jadis évoquée par Le Figaro, ne frappe pas à nouveau.

Qu'on en juge : en 1975, Robert Aron, élu à ce fameux fauteuil, meurt cinq jours avant d'être reçu sous la coupole; en 1911, le général Hippolyte Langlois s'éteint seulement sept mois après avoir été intronisé; plus tôt encore, en 1846, Alfred de Vigny, vexé d'avoir d? s'y prendre à cinq reprises pour être élu, délivre un discours vengeur qui lui vaut d'être ensuite quasi ignoré par ses pairs; sans parler de Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, qui, après avoir été élu en 1803, en est, fait rarissime, exclu en 1816...

Il en faut plus pour inquiéter François Weyergans : "Je ne crois ni aux malédictions ni aux fantômes". Il leur préfère l'immortalité, tellement plus rassurante pour un homme hanté, toute sa vie durant, par les deadlines...

Jérôme Dupuis, le 8 juin 2011.