DÉCRYPTAGE

Nous avons décodé le roman à clés de Nathalie Rheims.

Elle qui était aux premières loges, la petite Nathalie Rheims, pour observer les rouages de l'Académie française.

"J'avais dix-sept ans quand mon père fut élu à l'Académie. Je peux même dire que les souvenirs remontent à plus loin puisqu'il avait échoué lors d'une précédente tentative" raconte-t-elle. Et d'ajouter : "En fait, j'aimais beaucoup cette Compagnie, et j'éprouvais du plaisir à voir et à écouter ces grandes figures littéraires."

Elle les voyait à Venise, en Corse, et aux fameux dîners du dimanche soir organisés à Paris par son père, Maurice Rheims. Il y avait du beau monde...

Aujourd'hui, elle publie Le Fantôme du fauteuil 32, numéro du fauteuil sur lequel a siégé son père durant près de vingt sept années - élu en 1976, il est décédé en 2003.

C'est un roman à clés qui décrit, avec amusement, les petites histoires de l'Académie française et les jeux du milieu de l'édition.

Autant le dire tout de suite : toute ressemblance avec des personnages ou des situations existantes ou ayant existé... ne pourrait être fortuite. Parfois, la ficelle est grosse. Ainsi Michel Mohrt est-il nommé Michel Vivand. Érik Orsenna prête ses traits à Roger Tedeschi "dont la carrière ministérielle et politique à gauche constituait un handicap" mais qui fut pourtant élu à la surprise générale. Un peu plus loin, on apprend que celui qui était considéré comme un "gauchiste" doit son élection au fait de "n'être que dans la plaisanterie, la légèreté, les bons mots, ne jamais aborder les sujets qui f?chent".

Marcel Roudéanou, dont l'activité principale consiste à voyager pour parler de lui - c'est pratique, explique-t-il, comme cela il n'a rien à préparer - n'est autre qu'Alain Robbe-Grillet, facilement identifiable en tant que "pape du nouveau roman". L'académicien Jean-François Mitaux, alias Jean-François Deniau, est, lui, décrit comme une sorte de James Bond à la française. Avec plus de cent livres publiés "sur tous les pays, toutes les guerres, toutes les tractations", cet ancien ministre prend parfois la fiction pour la réalité.

On aura deviné que sous Claude Meyrand-Ruel, "célèbre anthropologue", se cache Claude Levi-Strauss. Émile Romagne ressemble beaucoup à l'avocat Paul Lombard. Que lit-on sur lui ? "Ce célèbre avocat, qui avait rendu beaucoup de services à chacun, s'était déjà présenté à de nombreuses reprises sans succès, et ne comprenait pas le jeu mathématique dont il était la victime. Lorsqu'il additionnait les votes de ses amis ayant juré fidélité, il arrivait à quatorze voix, alors qu'à chaque élection, il ne dépassait jamais quatre bulletins."

Dans Le Fantôme du fauteuil 32, il est aussi beaucoup question de Simon Sonnay. Élu sous la Coupole, il a du mal à préparer son discours, l'éloge à Maurice Rheims. On songe, bien s?ur, à François Weyergans. L'écrivain serait, selon l'auteur, victime de "rétention littéraire" : "Cette rétention littéraire me paraissait liée au développement surdimensionné de l'ego de l'écrivain, à qui rien ne semblait assez prestigieux pour flatter l'image qu'il avait de lui-même, qui dans son cas était immense : on racontait que Simon Sonnay, souhaitait entrer directement dans la Pléiade. On pouvait désigner ce syndrôme comme une pléiodoplexie mutilante."

"J'ai voulu lever un coin de voile sur l'Académie, explique Nathalie Rheims. J'observais une forme de comédie humaine, avec des batailles d'ego... Pour écrire ce roman, mi-policier, mi-document, elle s'est inspirée de Gaston Leroux et son Fauteuil hanté, y ajoutant une note d'humour. L'auteur du Mystère de la chambre jaune imaginait l'histoire d'un fauteuil à l'Académie touché par la malédiction, et ne trouvait pas de titulaire...

Nathalie Rheims imagine, à la manière d'un Da Vinci Code, à travers un jeu de piste, que son père ne trouvera pas de successeur à son fauteuil - le numéro 32 -. Est-ce de la fiction ? É peine... Car depuis sa mort, personne n'a encore occupé ce siège maudit. Élu en 2004, Alain Robbe-Grillet n'a jamais daigné porter l'habit vert. Et jamais prononcé l'éloge de son prédécesseur, Maurice Rheims. François weyergans qui lui succède, devrait être reçu le 16 juin, mettant fin à cette "malédiction".

Mohammed Aïssaoui, le 9 juin 2011.

É suivre : Comment mettre toutes les chances de son côté. et Les petits secrets de l'Académie française.